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14/07/2010

Aristote au Mont-Saint-Michel

(Sylvain Gouguenheim, Editions du Seuil)

images.jpgComment la pensée grecque a-t-elle intégré l’Occident chrétien ? L’émancipation de la société moderne par rapport à l’héritage aristotélicien constitue-t-elle une étape naturelle de son évolution ? Il nous a paru intéressant de mettre en parallèle l’ouvrage de M.Gouguenheim et l’enseignement traditionnel du Pape Benoît XVI.

Y eut-il conjonction entre le message biblique et la pensée grecque ?

Conformément à la tradition la plus constante dans l’Église, le pape Benoît XVI répond par l’affirmative à cette question immémoriale :

Est-ce seulement grec de penser qu’agir de façon contraire à la raison est en contradiction avec la nature de Dieu, ou cela vaut-il toujours et en soi ? Je pense que, sur ce point, la concordance parfaite, entre ce qui est grec, dans le meilleur sens du terme, et la foi en Dieu, fondée sur la Bible, devient manifeste… [1]

Cette rencontre entre la philosophie grecque et le dépôt biblique s’est, pour ainsi dire, matérialisée dans la philosophie de saint Thomas d’Aquin qui n’a pas hésité à intégrer le meilleur de la sagesse païenne et est devenu le Docteur commun de l’Église.

 Comment l’héritage grec nous est-il parvenu ?

Faut-il souscrire à l’affirmation de M. Sarkozy : « L’Occident a recueilli l’héritage grec grâce à la civilisation musulmane » [2] ?

Dans un récent ouvrage [3], Sylvain Gouguenheim, professeur d’histoire médiévale à l’ENS de Lyon, pulvérise cette assertion, preuves à l’appui.

M. Gouguenheim montre fort bien comment le savoir grec a largement survécu à Byzance et ce, très tard. La princesse Anne Commène, fille de l’empereur Alexis Ier, ne développa-t-elle pas, au XIIe siècle un cercle d’érudits dont l’objectif était l’étude des philosophies de Platon et d’Aristote ?

Cette culture grecque fut, également, préservée dans les anciennes provinces de l’empire, tombées sous le joug de l’Islam aux VIIe et VIIIe siècles. En dépit de mouvements divers, allant de la stricte orthodoxie à l’hérésie affirmée, les populations de ces provinces étaient, en effet, généralement chrétiennes et de culture syriaque. Le syriaque - une des branches de l’araméen - était parlé sur un territoire allant de nos jours du Nord de l’Arabie au Sud de la Turquie, en passant par la Jordanie, la Syrie, l’Irak et l’ouest de l’Iran… Les Syriaques avaient entrepris de traduire, dans leur langue, dès la fin du IVe siècle les écrits d’Aristote et ont poursuivi les traductions du grec en syriaque tout au long des Ve et VIe siècles. À partir du VIIe siècle, ont procédé à la traduction en arabe des ouvrages déjà traduits en syriaque.

En Occident, se développa une immense soif de savoir dès l’époque de Charlemagne. En dépit de la réputation qui lui a été faite, le Moyen Âge fut, en effet, le théâtre d’au moins trois “renaissances” intellectuelles : la renaissance carolingienne, la renaissance de l’an mil et celle du XIIe siècle.

Toutes ces renaissances furent soutenues, sinon lancées, par les élites politiques, impériales, royales ou princières ainsi que par celles du monde ecclésiastique, évêques ou abbés des grands monastères, de France, d’Italie, d’Angleterre ou d’Allemagne… [4]

Et ces élites se tournaient, naturellement, vers le savoir antique auquel elles avaient difficilement accès puisque, d’une part, elles ne connaissaient que rarement le grec et que, d’autre part, une grande partie des philosophes grecs n’avaient pas été traduits en latin, dans l’Antiquité, les Romains lisant le grec.

Un immense travail de traduction a, donc, été accompli, par les moines et les clercs, en particulier. Les versions arabes, réalisées par les Syriaques, ont, bien sûr, été utilisées mais, il y eut aussi de nombreux passages directs du grec au latin. Et là, ont excellé des personnalités comme Jacques de Venise et les moines du Mont-Saint-Michel. Il n’y a, donc, pas de “dette” de l’Occident envers l’Islam et ce n’est pas injurieux pour l’Islam de le dire, pas plus qu’il n’est injurieux pour la civilisation japonaise de constater qu’elle n’a pas eu d’influence sur la civilisation occidentale !

Par ailleurs, nous suivons volontiers M. Gouguenheim lorsqu’il nous montre les difficultés que peut rencontrer un musulman pour faire sienne, même en l’adaptant, la philosophie grecque. L’obstacle de la langue tout d’abord : le grec est une langue indo-européenne et l’arabe une langue sémitique. Il ne s’agit pas tant d’un problème de vocabulaire que d’un problème de syntaxe et de schémas mentaux d’expression et de représentation. Les Syriaques - qui utilisaient une langue sémitique - avaient surmonté l’obstacle ! Probablement pas autant qu’on peut le penser. C’est la raison pour laquelle les traductions directes du grec vers le latin (deux langues indo-européennes) sont certainement plus fidèles que celles qui sont passées par le syriaque. Ensuite, l’obstacle religieux : pour un musulman, le Coran est “vérité absolue” et le mot “exégèse” a un sens différent pour un chrétien. En conséquence, l’hellénisation du monde musulman fut extrêmement limitée et exceptionnelle.

Les offensives contre la synthèse hellénico-chrétienne

Jean Duns Scott (vers 1266-1308)

Ce fut, tout d’abord, Duns Scot théologien et philosophe irlandais, qui, affirmant le caractère arbitraire des lois instituées par Dieu, est à l’origine de la théorie du volontarisme. Cette théorie « qui, dans ses développements ultérieurs, a conduit à dire que nous ne connaîtrions de Dieu que sa voluntas ordinata » [5], retient l’idée d’un Dieu qui ne serait même pas tenu par sa propre parole et dont il serait vain de chercher à expliquer les plans [6]. Poussée à l’extrême, une telle doctrine peut empêcher toute approche scientifique de la nature.

À l’opposé, la foi de l’Église s’en est toujours tenue à la conviction qu’entre Dieu et nous, entre son esprit créateur éternel et notre raison créée, existe une réelle analogie, dans laquelle - comme dit le IVe Concile du Latran, en 1215 - les dissimilitudes sont infiniment plus grandes que les similitudes, mais sans supprimer l’analogie et son langage. Dieu ne devient pas plus divin si nous le repoussons loin de nous dans un pur et impénétrable volontarisme, mais le Dieu véritablement divin est le Dieu qui s’est montré comme Logos et qui, comme Logos, a agi pour nous avec amour. [7]
Cet intime rapprochement mutuel ici évoqué, qui s’est réalisé avec la foi biblique et le questionnement philosophique grec, est un processus décisif non seulement du point de vue de l’histoire des religions mais aussi de l’histoire universelle, qui aujourd’hui encore nous oblige. [8]

La Réforme ( XVIe siècle)

Une seconde tentative de déshellénisation apparaît avec la Réforme du XVIe siècle qui, voulant retrouver « la figure primitive de la foi, telle qu’elle se trouve à l’origine dans la Parole biblique » [9], a fait apparaître la métaphysique « comme un présupposé venu d’ailleurs, dont il faut libérer la foi pour qu’elle puisse de nouveau redevenir pleinement elle-même » [10]. Plus tard, radicalisant ce programme, Kant « a ancré la foi exclusivement dans la raison pratique et il lui dénié l’accès à la totalité de la réalité » [11].

La théologie libérale des XIXe et XXe siècles

La théologie libérale des XIXe et XXe siècles a conduit à la tentative suivante de déshéllénisation. « Jésus aurait congédié le culte au bénéfice de la morale. En définitive, on le représente comme le père d’un message moral philanthropique. » [12]

Mais un autre programme de déshéllénisation est en cours aujourd’hui.

Au regard de la rencontre avec la pluralité des cultures, on dit volontiers aujourd’hui que la synthèse avec l’hellénisme, qui s’est opérée dans l’Église antique, était une première inculturation du christianisme qu’il ne faudrait pas imposer aux autres cultures… Cette thèse n’est pas simplement erronée mais encore grossière et inexacte. Car le Nouveau Testament est écrit en grec et porte ne lui-même le contact avec l’esprit grec, qui avait mûri précédemment dans l’évolution de l’Ancien Testament. Certes, il existe des strates dans le processus d’évolution de l’Église antique qu’il n’est pas besoin de faire entrer dans toutes le cultures. Mais les décisions fondamentales, qui concernent précisément le lien de la foi avec la recherche de la raison humaine, font partie de la foi elle-même et constituent des développements qui sont conformes à sa nature. [13]

En conséquence, nous ne pouvons pas suivre M. Gouguenheim dans ses conclusions.

Là où nous ne suivons plus M. Gouguenheim, c’est quand il affirme que l’émancipation - effectivement réalisée - de la pensée européenne par rapport à la philosophie d’Aristote constituait une étape normale de son développement tout comme sa prise en compte avait constitué l’étape antérieure. « Le savoir antique constituait au minimum une propédeutique indispensable à la compréhension du dogme ; le logos fut intégré à la foi. Puis il prit son indépendance. » [14]

Or, « Au commencement était le Logos et le Logos est Dieu, nous dit l’Évangéliste » [15]

Le logos qui « prend son indépendance » n’est pas le Logos de l’Évangile. Il ne peut qu’en être la contrefaçon ! Il ne s’agit pas de nier la rotation de la terre ni les apports scientifiques d’un Descartes, d’un Galilée et de bien d’autres. Il s’agit d’affirmer qu’ils se trompent quand ils sortent de leurs domaines en voulant opposer la Raison divine telle qu’elle se révèle dans la nature soumise à l’investigation scientifique, à la Raison divine telle que l’Église affirme en être la seule interprète autorisée.

Le logos qui « prend son indépendance », c’est une nouvelle conception de la science dont la fin ultime n’est plus la vérité, mais l’utilité. Ce sont les sciences et les techniques mises au service de la volonté de puissance de l’homme, sans limite et sans frein, avec toutes les conséquences que l’on connaît aujourd’hui.

Brekilien

(Vive Le Roy)

Notes

[1] S.S. Benoît XVI - Rencontre avec les représentants du monde des sciences - Grand Amphithéâtre de l’Université de Ratisbonne - Mardi 12 septembre 2006.

[2] Nicolas Sarkozy en Arabie Saoudite, devant le Conseil Consultatif de Ryad, le 14 janvier 2008.

[3] Aristote au Mont-Saint-Michel - Les racines grecques de l’Europe chrétienne - Éditions du Seuil - mars 2008.

[4] Sylvain Gouguenheim - op. cité p. 54.

[5] S.S. Benoît XVI - Texte cité.

[6] « Non quaerenda ratio quorum non est ratio » (on ne doit pas chercher la raison de ce dont il n’y a de raison).

[7] S.S. Benoît XVI - Texte cité - On comprend mal, dans ces conditions, la béatification de Duns Scot par Jean Paul II en 1993.

[8] Ibidem.

[9] S.S. Benoît XVI - Texte cité.

[10] Ibidem.

[11] Ibidem.

[12] Ibidem.

[13] Ibidem.

[14] Sylvain Gouguenheim - op. cité p. 201.

[15] S.S. Benoît XVI - Texte cité.

 

Disponible  chez SA DPF, B.P. 1, 86190 Chiré en Montreuil