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15/07/2010

Le dilemme de Jacques Maritain

(Godeleine Dickès-Lafargue, Editions de Paris)

dilemme-J_-Maritain.jpgLe titre rappelle, bien sûr, le célèbre ouvrage de Maurras Le dilemme de Marc Sangnier. À l’origine, l’ouvrage de Godeleine Dickès-Lafargue fut une thèse de philosophie soutenue en Sorbonne le 10 mars 2003. L’auteur a cherché à comprendre « l’évolution d’une pensée en philosophie politique ». Maritain lui-même a convenu, en 1958 : « Mes positions se sont précisées, elles se sont rectifiées, elles ont même substantiellement changé en philosophie politique du fait de mon adhésion décisive à la démocratie, ainsi elles n’ont pas varié quant aux principes essentiels. » On remarquera, en passant, la contradiction : « changement en substance » mais pas de variation dans les « principes ». Comment est-ce possible ? L’ouvrage de Godeleine Dickès-Lafargue apporte des clefs de compréhension nouvelle. En philosophie politique, estime-t-elle, il y eut « trois Maritain », ou trois étapes de sa pensée si l’on préfère parler en termes de continuité.
Le premier, jusqu’à la fin des années 1920, puise à la source thomiste et fait sien le meilleur de l’apport maurrassien. Maritain estime à l’époque : « Seul le chrétien est capable d’une science et d’une politique vraiment adaptées au gouvernement d’hommes déchus et rachetés ». Bien sûr, la condamnation de l’Action française, en 1926, a constitué un tournant important de l’évolution de la pensée politique de Maritain. G. Dickès-Lafargue a tort, pourtant, me semble-t-il, de parler des « exigences républicaines du Souverain Pontife » (p. 342). Pie XI n’était pas particulièrement attaché aux régimes républicains et démocrates. Sa condamnation de l’Action française ne fut pas substantiellement politique. G. Dickès-Lafargue rappelle elle-même le témoignage de Maritain au soir de sa deuxième rencontre avec Pie XI, le 6 septembre 1927 : le pape demandait à Maritain d’expliciter « les considérants » religieux de la condamnation.
Le second Maritain, dans les années 1930 et 1940, est dans une « phase transitionnelle » selon l’expression de Claude Rousseau dans son intéressante préface au volume. Sous l’influence de certains écrits de son épouse, Raïssa, la pensée de Maritain se développe en de nouvelles directions. G. Dickès-Lafargue les énumère : « la conception progressive de l’humanité, le rôle historique du peuple juif et le pluralisme religieux » (p. 339).
Troisième étape et autre élément déterminant de l’évolution de la pensée de Maritain : les vingt années passées en Amérique (de 1940 à 1960). « C’est en Amérique, écrira Maritain, que j’ai eu une réelle expérience de la démocratie concrète et existentielle [...] Habiter dans ce pays et observer avec un intérêt soutenu la vie quotidienne de ses institutions constitue une grande, profondément éclairante et inoubliable leçon de philosophie ».
Au terme de son étude, Godeleine Dickès-Lafargue estime : « Un homme, deux pensées, l’évolution politique de Maritain est bien réelle. Sa conception chrétienne de la société développée dans ses premiers écrits politiques laisse place à une conception vitalement chrétienne de la société. Cette évolution n’est pas une précision, une rectification. Le terme de « vitalement chrétienne » semble anodin, pourtant il cache une nouvelle conception politique absolument différente de la pensée maritainienne des années 1920. La société doit être vitalement chrétienne parce qu’elle doit respecter la distinction du temporel et du spirituel. Ce terme « vitalement » renvoie à la notion de vivification transcendante. [...] Maritain choisit des mots très précis, il en invente même pour rester dans une vision chrétienne de la politique. Vivification, infravalence, Tout transcendant, agir en chrétien, agir en tant que chrétien, ces notions sont fondamentales pour comprendre la pensée de Maritain. Elle situe Maritain entre sa pensée des années 19020 et la pensée rousseauiste, d’où la difficulté à déceler cette double identité. »
Avec ce Maritain-là qui affirme « l’idéal démocratique est le nom profane de la chrétienté », on en revient à Marc Sangnier.
De l’intéressant ouvrage de Godeleine Dickès-Lafargue, on regrettera seulement qu’il ne contienne pas d’index des noms cités.

Y.C.

(Présent, 18 juin 2005)

Disponible aux Editions de Paris