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16/06/2010

Un centenaire trompeur

(Philippe Prévost, Editions de Paris)

centenaire-trompeur.jpgLe centenaire de la « loi de séparation » a provoqué une inflation de congratulations de la part aussi bien des hommes politiques de tout poil que de la hiérarchie catholique, en France notamment. Ces éloges sont-ils vraiment fondés ? Cette loi a-t-elle amené vraiment le bienfait d’une « laïcité ouverte et apaisée » ? Une étude facilement accessible répond à la question. Il s’agit de Un centenaire trompeur de Philippe Prévost.
« Cette erreur qui consiste à attribuer aux actes républicains une seule directive : la haine de la royauté, alors que leur véritable directive m’apparaissait avec la clarté de l’évidence » (Flourens, ancien hiérarque de la IIIe République devenu ensuite royaliste et catholique).
« M. Combes a hésité sur la question de la séparation... mais l’exécution des congrégations s’est accomplie si doucement... qu’il a maintenant conscience de la veulerie du parti conservateur et catholique... on peut tout maintenant dans notre pays et malheureusement on peut tout aussi contre notre pays. » (Paul Cambon, ambassadeur à Londres, républicain de toujours).
Ces deux citations, extraites du livre, illustrent parfaitement la teneur de cette étude... Dans une introduction, l’auteur commence par rappeler avec une grande pertinence que l’inspiration profonde de la loi du 9 décembre 1905, comme du reste de toute la législation antireligieuse de la IIIe République, se trouve dans l’œuvre révolutionnaire. Les épigones des hommes des lumières au pouvoir en 1789, disciples de Montesquieu et de Rousseau, font de la souveraineté populaire un dogme opposé à l’origine divine du pouvoir. La république, seul régime vraiment conforme à la révolution, doit ainsi être considérée avec Maurras comme une « religion » totalitaire, exclusive et persécutrice de tout autre.
La IIIe République a ainsi dans ses gênes le rejet de toute religion révélée et avant tout du catholicisme. Et lui sera imposée une « constitution civile », mot choisi à dessein pour exprimer sa désacralisation. Philippe Prévost traite ensuite dans un premier chapitre des « préludes à la séparation ». De la révolution française, en tout cas au moins à partir du consulat, jusqu’à 1789, les républicains, écartés du pouvoir, doivent se contenter de conspirer et de préparer un climat intellectuel favorable à leurs idées. La France vit alors sous le régime du concordat napoléonien qui a permis à l’Église et au catholicisme de revivre. À noter cependant la vue prophétique de Mme de Ségur, la divine comtesse, écrivant en 1861 « qu’on traquera le culte catholique dans tous les moyens de propagande ».
Après le départ de Mac Mahon en janvier 1879, c’est désormais, l’expression est de Bainville, « la république aux républicains ». Avec Jules Ferry commence dès 1880 la guerre sans merci contre l’Église et la religion catholique pour, selon son expression, « organiser l’humanité sans Dieu ». L’enlèvement des crucifix dans les écoles au cours de ladite année a vraiment valeur de symbole. Les 25 années qui suivront verront ainsi s’égrener le chapelet des lois scélérates, d’abord pour séparer l’enseignement de l’Église et ensuite, et très vite, pour persécuter et finalement expulser des congrégations religieuses et avant tout la Compagnie de Jésus. Comme au XVIIIe siècle janséniste, les Pères de la Compagnie, vrais fers de lance de l’Église, sont l’objet de la haine la plus féroce de la part de ses ennemis.
L’on doit noter la faiblesse et la passivité du parti conservateur et catholique pendant toute cette période qui coïncide presque exactement avec le règne de Léon XIII. Pape du ralliement à la république et de la conciliation, en vue d’éviter le mal suprême à ses yeux de dénonciation du concordat. Erreur d’appréciation incroyable, les capitulations successives de l’Église ayant au contraire renforcé la détermination du pouvoir de faire la séparation. En fait foi, la citation liminaire de Cambon. Ce fut cependant l’action de petites minorités : Jaurès, les « quatre états confédérés » repérés par Maurras, qui emporteront la décision d’en finir avec un concordat jugé obsolète. Les hommes politiques, Waldeck Rousseau, Rouvier, Combes lui-même, penchaient plutôt pour son maintien avec renforcement du contrôle sur l’Église. Après plus de huit mois de débats, la loi fut adoptée en décembre 1905. Votée facilement, elle présenta de grandes difficultés de mise en œuvre s’agissant notamment des associations cultuelles à constituer pour gérer les biens affectés au culte et des inventaires avec ouverture des tabernacles.
La position du Saint-Père Pie X fut claire et ferme. Pontife ouvert, il alla jusqu’à qualifier la séparation, en son principe, de « très bonne chose », en raison de la liberté en découlant. S’il la condamna, c’est en raison du caractère honteusement unilatéral de cette abolition du concordat et de la prétention d’imposer à l’Église par les associations cultuelles une constitution en opposition avec sa nature d’essence divine.
L’auteur clôt son étude par un bilan de la loi et une conclusion. La séparation avait d’abord et à nouveau grandement spolié l’Église. Surtout elle lui a retiré le prestige de la reconnaissance comme acteur majeur dans la sphère de la vie publique. Condamnée ainsi à une sorte de « mort civile » en étant confinée à la seule sphère privée elle a perdu de sa force d’attraction. Le nombre des ordinations va tomber de 1753 en 1901 à 820 en 1913. En compensation, l’Église eût dû y gagner sa pleine liberté. Mais d’abord peut-on vraiment être libre sans une suffisante indépendance matérielle ? (l’esprit de pauvreté n’est pas dans l’indigence mais dans le détachement des biens matériels).
S’agissant de la nomination des évêques, il est à déplorer que la liberté de choix si chèrement conquise fut « bradée » (c’est le terme) par Benoît XV, admettant l’opposition du pouvoir à une nomination pour raisons politiques.
Finalement, tout bien pesé, la fameuse loi de « laïcité ouverte et d’apaisement » s’inscrit bien dans le dessein révolutionnaire antichristique par excellence ; elle relègue hors de la sphère publique la religion qui en est pourtant l’âme et la racine selon la belle expression du professeur De Mattei. Chassant de la vie sociale spiritualité et transcendance, elle provoque par ce vide l’appel d’air des sectes et religions diverses à l’origine de la situation présente.
Malgré un volume modeste, ce livre est facile à lire et traite complètement de la question. Vraiment il est à lire, faire lire et offrir.

Antoine Perinet

(La lettre de CLE, n°113, 2 juin 2006)

Pour se procurer cet ouvrage: Editions de Paris