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20/02/2013

Le renne

 
Ce texte est tiré de l'ouvrage « Les Animaux chez eux » illustré par Auguste Lançon (1836-1887) paru chez L. Baschet à Paris en 1882. Nous le publions à titre de curiosité littéraire.


Si Buffon a été le plus éloquent des naturalistes, il est loin d’en avoir été le plus juste.

Quant il a affirmé que le Cheval est la plus belle conquête de l’homme sur les animaux, il ne parlait sans doute que des pays tempérés qu’il connaissait, mais l’Éléphant, en Asie, le Chameau, en Afrique, le Renne chez les populations du Nord, ne sont pas pourtant des conquêtes qu’il faille dédaigner.

Les services réunis que rendent chez nous le Cheval, l’Ane, le Mulet, le Boeuf, la Vache, la Chèvre et la Brebis, le Renne les rend aux malheureuses populations qui vivent en Laponie et dans tout le nord de la Sibérie. Ajoutons que partout où il vit à l’état sauvage, il constitue un gibier précieux et un aliment de haut goût.

Tous les hardis navigateurs qui ont affronté les froids intenses des régions polaires, tous les vaillants explorateurs qui n’ont pas craint de s’engager dans ces contrées déshéritées, incultes, presque partout désertes, où le froid règne en maître pendant les trois quarts de l’année, où les nuits d’hiver durent trois mois, sans qu’un rayon de soleil vienne se montrer à l’horizon, ont rapporté un souvenir attendri de ce bel animal, qui semble avoir enfermé dans son regard si doux une partie de la tristesse des paysages au milieu desquels il est appelé à vivre.

Le Renne est fait pour les régions polaires : le froid est son élément et quand un caprice humain le fait changer de climat, il s’étiole et meurt sans pouvoir jamais se reproduire.

Les Lapons, les Samoyèdes et les Tschoutsches qui vivent au nord de la Sibérie, ont utilisé les Rennes, s’en sont fait des amis, et ont trouvé en eux les plus utiles des auxiliaires. Par une anomalie inexplicable, les Esquimaux, qui semblent être de la même race et qui habitent les mêmes régions glacées dans le Groënland ou dans le nord du nouveau continent, n’ont jamais vu en eux qu’une proie désirable et les poursuivent ardemment sans songer à les domestiquer. C’est ainsi que dans les contrées tropicales on voit l’Éléphant soumis à l’homme, en Cochinchine, à Siam, à Ceylan, dans les Indes, tandis qu’il ne vit qu’à l’état sauvage dans tout le vaste continent africain.

Qu’il se trouve à l’état domestique, ou qu’il paisse à l’état sauvage dans les arides steppes qui s’étendent au-delà du cercle polaire, le Renne constitue pour les populations déshéritées de ces régions maudites la plus précieuse des captures. Tout chez lui est utilement employé : ses bois superbes que terminent de larges empaumures, ses durs sabots, sa chaude fourrure doublée d’un épais duvet, sa peau, ses nerfs, ses os, sa chair qui constitue un aliment substantiel.

Mais c’est surtout à l’état domestique et comme animal de trait qu’il rend les plus éminents services. Le Renne apprivoisé est attelé à ces naïfs traîneaux que les Lapons appellent des pulka. Rien de plus pittoresque et de plus primitif que ces véhicules sur lesquels le maître s’aventure à d’énormes distances sur les glaces de l’Océan ou dans les plaines couvertes de neige durcie.

Qu’on se figure une sorte de léger canot d’environ deux mètres de long, qu’on recouvre parfois de peaux de Renne ou d’Ours blanc, afin de garantir le voyageur contre les rigueurs des hivers polaires. La quille de ce singulier équipage est posée sur deux billes de bois poli, façonnées en forme de patins. C’est là que s’assied le maître du véhicule quand son Renne a été attelé et c’est ainsi qu’il franchira en une journée des espaces que ne pourrait parcourir le meilleur cheval.

L’attelage n’est pas plus compliqué que le traîneau. Un seul Renne le compose : une mince bande de cuir lui sert de collier et lui prend les épaules ; une courroie attachée à un petit plastron posé sur la poitrine passe entre les jambes de l’animal et se relie à un anneau fixé à l’avant du traîneau. Quant aux guides, elles sont remplacées par une lanière de peau de phoque nouée à l’andouiller de gauche du bois de la bête. C’est avec cela et à l’aide de la voix que le voyageur guidera son Renne, hâtera ou ralentira sa course.

Voilà le Lapon parti : il sera peut-être plusieurs jours en route et il emporte avec lui sa maigre pitance. Le Renne dévore l’espace, le traîneau glisse silencieux sur la surface polie de la plaine glacée ; on n’entend que le bruit cadencé des sabots qui frappent le sol et s’entrechoquent.

Tout à coup on s’arrête, l’homme saute à terre, il renverse son léger pulka dont les patins dépolis commencent à glisser moins aisément ; il verse dessus de l’eau qu’il a eu soin de conserver de façon à prévenir sa congélation ; quelques minutes d’exposition en plein air suffisent pour la durcir et l’équipage repart au galop et glisse de plus belle sur ses patins restaurés.

Plus loin, nouvel incident. Le Renne a pris un caprice, il refuse d’avancer, cesse d’être docile, se retourne contre son conducteur et le menace de ses andouillers. L’homme n’a pas perdu de temps ; il saute à terre et son traîneau va lui servir de bouclier contre l’aggression de son coursier révolté jusqu’à ce qu’enfin le Renne se soumette et reprenne de bonne volonté sa course rapide.

Ailleurs un obstacle renverse le frêle véhicule que son conducteur relève sans se préoccuper davantage de ce mince incident.

Les Lapons, les Samoyèdes et les Tschoutsches que M. Nordenskiöld, le glorieux voyageur suédois, est allé récemment étudier chez eux, au nord du continent asiatique, ont à peu près la même existence.

Pauvres et déshérités, ils vivent de leur pêche et des produits de leurs troupeaux de Rennes.

Le lait des femelles les aide à élever les enfants nouveaux-nés. C’est un mets substantiel et agréable. Pendant la belle saison on en prépare même des conserves pour l’hiver où il sera moins abondant et où l’inaction forcée de la longue nuit polaire en rendra l’usage plus précieux. Ces provisions de lait prennent le nom de lait glacé et rien de plus simple que leur préparation. Une jatte de lait est posée en plein air hors des tentes ; elle gèle ; ainsi durci, le lait se conservera indéfiniment tant qu’il ne sera pas soumis au dégel. Il deviendra même un article de commerce que le Lapon ira échanger sur les marchés lointains.

Ce lait d’ailleurs peut se transformer en bons fromages ; on en tire du beurre excellent ; grâce à lui les aliments rudimentaires deviendront presque mangeables.

C’est une véritable gourmandise pour ces hommes qui vivent presque uniquement de poisson et boivent à longs traits l’huile de phoque, comme nos paysans boivent le vin, le cidre et la bière.

Là, comme partout où l’homme a réussi à domestiquer les animaux, le Renne viendra lui donner un supplément de ressources culinaires. De temps en temps le maître d’un troupeau ira choisir une victime, et, armé de son couteau, il en plantera la lame en pleine jugulaire.

Le sang s’échappe à flots et tombe en fumant dans le récipient où on le recueille précieusement ; le pauvre animal, stupéfait et terrifié, reste immobile, voit sa vie s’échapper avec la liqueur de ses veines ; bientôt il tremble sur ses jambes, s’affaisse et tombe pour ne plus se relever.

Le rouge liquide est versé dans des outres de peau de phoque et devient pour l’hivernage une précieuse réserve, qu’on mangera les jours de fête.

Nous avons dit que tout dans l’animal mort était utilisé par son maître. La corne de son bois et celle de ses durs sabots sont converties en manches de couteaux et d’outils divers : ses os font des aiguilles, des pointes de flèches et se transforment en harpons pour transpercer le Phoque et même la Baleine ; les nerfs et les intestins servent de cordages pour rattacher entre elles les pièces qui forment les traîneaux et les embarcations ; ils servent aussi de fil pour coudre les vêtements et pour relier les unes aux autres les peaux de Rennes dont ont fait les tentes, ou les peaux de Phoque qui servent d’enveloppe aux légers kayaks. Les excréments eux-mêmes chez les Lapons sont séchés et servent à fabriquer des mottes dont on se chauffera pendant la rude saison.

Ici trouve naturellement sa place une anecdote rapportée par le célèbre professeur Nordenskiöld à son retour du glorieux voyage pendant lequel il a découvert le passage du Nord-Est qui met en communication directe, par la mer Arctique, l’Océan Atlantique et le Pacifique.

Les Tschoutsches, qui habitent les rives de l’Océan glacial au nord de la Sibérie, ne se piquent ni de délicatesse ni d’une extrême propreté. Leurs tentes, fabriquées de peaux de Rennes et formées de deux enceintes concentriques, abritent la famille dans la partie intérieure que chauffent une ou deux lampes puantes garnies d’huile de phoque ; dans la partie extérieure vivent les chiens, parfois même les Rennes, quand ils sont en assez petit nombre pour y retrouver leur place : là aussi, la maîtresse de la maison se livre aux soins du ménage, prépare la cuisine et fabrique les conserves, viande de Renne fumée, chair de Phoque ou d’Ours blanc, maigres légumes consistant en des branches d’angélique ou en des feuilles hachées d’un arbrisseau du genre saule.

Dans l’enceinte intérieure, comme dans l’autre, règnent une malpropreté sordide et une puanteur insupportable pour un odorat européen.

Un jour, le lieutenant de vaisseau Nordqwist, un des officiers du Véga, chargé plus spécialement, pendant les haltes du navire, des études ethnographiques, pénétra dans un village et se présenta à l’entrée d’une de ces tentes. Le visiteur fut reçu avec la plus grande cordialité ; on lui offrit tout ce que l’on supposa pouvoir lui être agréable : un verre plein d’huile de poisson, un foie de Phoque saignant, des tranches de viande séchée au feu.

A ce moment les Tschoutsches jouissaient d’une grande abondance de nourriture ; on allait entrer dans la saison d’hiver et l’on préparait les provisions qui devaient mettre ces pauvres gens à même de traverser sans mourir de faim la longue nuit polaire. Dans la tente extérieure, devant un feu de bois, cuisait de la viande de Renne dans une grande marmite en fonte de fer ; une jeune femme offrit une tasse de ce bouillon à l’officier qui consentit à y porter les lèvres : hélas, ce breuvage sans sel était d’une écoeurante fadeur, M. Nordqwist ne put l’avaler, malgré le désir qu’il avait de se montrer gracieux avec son hôtesse.

Il fut bientôt frappé par un spectacle qui attira toute son attention. Dans un autre coin de la tente, deux hommes dépeçaient un Renne nouvellement tué et en sortaient les entrailles. Près d’eux, une vieille femme accroupie retirait avec soin des intestins de l’animal les matières vertes assez semblables à des épinards qu’ils contenaient et en remplissait un sac de peau de veau marin dans le but de les conserver comme légumes pendant l’hiver.

Le lieutenant suédois ne fut qu’à moitié surpris de cette dégoûtante pratique ; il savait en effet depuis longtemps que les Esquimaux du Groënland considèrent aussi les matières renfermées dans l’estomac du Renne comme une délicatesse gastronomique.

Dans toute la partie des régions polaires où le Renne n’a pas été domestiqué, le Chien le remplace comme animal de trait ; les Esquimaux en élèvent de grandes quantités qu’ils nourrissent tant bien que mal avec les débris de leur pêche ou de leur chasse. De nos jours où l’attention publique s’est tant portée vers les voyages de découvertes au pôle nord, l’expérience a démontré que nulle tentative sérieuse d’aborder ce point mystérieux du globe terrestre ne pourrait avoir lieu sans le secours des traîneaux.

Chaque expédition qui se dirige vers ces redoutables parages se munit de petites barques auxquelles on peut à volonté adapter des roues ou des patins pour les transformer en engins de commotion terrestre.

Bien que le Renne soit un animal appartenant exclusivement aux régions glacées qui s’étendent du cercle polaire arctique jusqu’au pôle, ce sublime instinct dont la nature a doué chaque race dans l’intérêt de sa conservation l’a rendu migrateur. A l’approche des hivers exceptionnels qui doivent rendre incassable la couche glacée qui recouvre les neiges, il s’enfuit vers le sud, comme s’il pouvait prévoir que ses sabots deviendront insuffisants pour mettre à découvert sa maigre pitance.

Une autre précaution hygiénique force les Rennes à ne point passer l’été dans les mêmes lieux où ils ont trouvé leur nourriture pendant l’hiver. Durant la rude saison, ils vont volontiers s’abriter dans les vallées où le froid est moins intense, et où ils trouvent sous la neige la mousse qui constitue leur principale nourriture. Sitôt que les rayons du soleil viendront faire fondre l’enveloppe glacée et que le sol se couvrira d’une robe verdoyante, malgré la perspective des gras pâturages et des plantureuses prairies, le Renne prendra sans hésiter la route des hauts sommets où il aura encore à supporter les rigueurs de la température.

Il sait qu’avec le printemps vont naître des mouches meurtrières.

Ces mouches déposent dans leurs narines leurs oeufs d’où naîtront bientôt des larves dont la présence entraînerait la mort du pauvre animal.

Les Lapons connaissent de temps immémorial ces habitudes de leurs troupeaux ; comme les Rennes, ils se résignent à lever le camp à chaque changement de saison ; la tente dans laquelle ils ont passé l’hiver au fond des vallées abritées, est transportée avec leur pauvre mobilier sur le dos des animaux migrateurs et ils vont l’installer pendant l’été, sur les montagnes où les neiges sont éternelles.

Le Renne est donc utilisé tantôt comme bête de trait, tantôt comme bête de somme. Son maître, qui sait apprécier les services rendus, l’aime et le protège. Pourquoi faut-il que parfois la faim l’oblige à immoler ce précieux et fidèle compagnon ?

A cette cause de destruction, d’autres viennent encore s’ajouter qui prennent naissance dans les superstitions religieuses dont si peu de peuples sont affranchis.

Les Lapons, les Samoyèdes et même quelques Tschoutsches sont nominativement chrétiens.

Les explorateurs ont trouvé au cou de certains d’entre eux des médailles de saints ou des croix affectant la forme adoptée par l’Église grecque.

Mais quel singulier christianisme ils professent ! Ils adorent en même temps que Dieu, le soleil et la lune, croient aux sorciers, aux génies bons ou mauvais, ont des idoles et des grisgris et parfois ils offrent à ces divinités de second ordre, des sacrifices sanglants où le Renne sert de victime.

Le 17 mai 1879, le lieutenant Palander, commandant du navire le Véga, partit accompagné du docteur Kjellman, avec un traîneau, quatre Européens et un indigène guide, pour aller visiter un campement de Tschoutsches et essayer de leur acheter de la viande de Renne fraîche.

Sur une hauteur située à quelques centaines de mètres de distance, on voyait paître un troupeau composé d’une cinquantaine de ces animaux ; le lieutenant Palander et ses compagnons, espérant que les Tschoutsches arriveraient à composition, acceptèrent l’hospitalité qui leur était offerte, ils soupèrent avec leurs hôtes et couchèrent comme eux sur des peaux de Rennes dans la tente intérieure.

Après une nuit passée à peu près sans sommeil, ils se levèrent à l’aurore, et, quand ils sortirent de la tente, tous les Rennes arrivèrent en troupe serrée. En tête, marchait un vieux mâle dont la tête inclinée sous le poids de son vaste bois, semblait succomber sous les honneurs. Il s’approcha de son maître qui lui-même avait fait quelques pas pour aller à la rencontre du troupeau. L’animal lui témoigna à sa façon son amour et sa reconnaissance en frottant son nez contre ses mains. Les autres Rennes se tenaient en ligne pendant ce temps comme l’équipage d’un navire de guerre qui va se faire passer en revue par son commandant. Le propriétaire se présenta ensuite devant chaque animal, lui permettant de frotter le nez contre ses mains. Lui, de son côté, prenait le Renne par les cornes et l’examinait soigneusement. Cette revue terminée, le troupeau entier fit un demi-tour au signal de son maître et retourna, en rang serré, le vieux Renne en tête, au pâturage de la veille.

Ce spectacle fit sur les explorateurs une excellente impression. Ils constatèrent avec joie que, malgré sa grossièreté et son ignorance, cet homme n’était pas le sauvage cruel et barbare qui abuse de sa force, et montre avec rudesse son pouvoir sur les animaux. C’était le bon maître, bienveillant envers ses bêtes et ayant une parole d’amitié pour chacune.

M. Palander renouvela vainement sa demande d’achat d’un Renne par échange, il fallut se résigner à rentrer à bord les mains vides.

A quelques jours de là le lieutenant Nordqwist fut plus heureux ; il obtint du chef d’un autre village un Renne en échange de deux bouteilles de rhum. Il eut de plus l’occasion de voir comment les Tschoutsches  prennent et tuent les animaux. Deux hommes pénètrent au milieu du troupeau. Dès qu’ils eurent trouvé le Renne qu’ils voulaient sacrifier, ils lancèrent à une distance de sept à huit mètres une corde à noeud coulant qui enveloppa les cornes de la malheureuse bête. Celle-ci se jeta en vain de tous côtés pour prendre la fuite, entraînant pendant quelques instants l’homme qui tenait la corde. Pendant ce temps, l’autre ne restait pas inactif ; il se jeta sur le Renne, le saisit par les andouillers, le renversa et le tua d’un seul coup de couteau derrière le garot.

Telles sont les moeurs de ces populations encore peu connues et qui traînent une existence pénible dans les contrées les plus inhospitalières du globe. Ces hommes condamnés à vivre de leur pêche et de leur chasse périraient bien vite si la nature ne leur avait pas donné ce précieux compagnon. Quel que soit l’état arriéré de leur civilisation, ils sont supérieurs à l’Esquimau et au Groënlandais qui n’ont jusqu’ici vu dans le Renne qu’un gibier précieux qu’ils poursuivent avec ardeur et dont ils utilisent les dépouilles. Espérons et souhaitons que les persistantes investigations que les peuples du Nord, Anglais, Suédois, Américains, poursuivent sans cesse à travers cet inconnu géographique, auront pour premier résultat heureux d’enseigner aux peuples qui habitent le nord du nouveau continent à domestiquer le Renne, et à s’en faire un fidèle et précieux allié, comme ont su le faire les habitants de l’ancien monde.                 

JULES GROS. .

19/02/2013

Le lion

 
Ce texte est tiré de l'ouvrage « Les Animaux chez eux » illustré par Auguste Lançon (1836-1887) paru chez L. Baschet à Paris en 1882.


L’une des merveilles de la création parmi les animaux, c’est le Lion, dont la royauté est fort dûment établie, bien que nombre de naturalistes aient entrepris de la lui discuter. Ce fauve a reçu en partage la force et la beauté. Rien de plus majestueux que sa démarche, rien de plus absolument beau que sa forme, rien de plus terrible que son rugissement.....

Les naturalistes ont classé le Lion parmi les onguiculés, ordre des carnassiers, famille des félins.

Les Lions étaient autrefois plus répandus qu’ils ne le sont aujourd’hui. On en trouvait d’une très grande taille dans les contrées qui sont actuellement connues sous le nom de Turquie d’Europe et ils étaient fort communs dans l’Asie Mineure. On n’en rencontre plus guère que dans quelques parties de la Perse et de l’Inde et dans l’Arabie.

Leur véritable patrie est aujourd’hui l’Afrique. Ils y sont abondamment répandus depuis l’Atlas jusqu’au cap de Bonne-Espérance, et depuis le Sénégal et la Guinée jusqu’aux côtes de l’Abyssinie et du Mozambique.

Les différences que l’on a cru reconnaître dans les Lions des diverses contrées ont fait admettre plusieurs races ou variétés locales dont le Lion de Barbarie serait la souche.

Le Lion de Barbarie a la taille forte et ramassée, la poitrine large et les reins faibles. Sa grosse tête, presque carrée, s’allonge en un museau large et camus ; il a les oreilles rondes, les yeux de grosseur moyenne, mais vifs et étincelants ; la queue longue et terminée par une pointe courte, entourée d’un gros flocon de poils ; des membres trapus d’une force extraordinaire et des pattes plus grandes que celles des autres animaux, même comparativement aux membres.

La tête et le cou sont entourés d’une crinière longue et touffue, composée de longs poils tombant par tresses jusque sur les pattes de devant et se prolongeant jusqu’à moitié du dos et des flancs. La partie inférieure du corps sur toute sa longueur, les coudes et la partie antérieure des cuisses sont aussi garnis de touffes de poils.

On le rencontre encore en Algérie et au Maroc, et il n’est pas rare dans la régence de Tunis et dans le Fezzan. En Algérie, il est beaucoup moins commun depuis nos guerres avec les Arabes, et nos chasseurs de Lions, Jules Gérard en tête, ont considérablement contribué à en diminuer le nombre. C’est cette race à crinière crépue que les anciens représentaient de préférence dans leurs statues et leurs bas-reliefs, qu’on peut voir au musée du Louvre.

Parmi les variétés issues de cette souche, on distingue : le Lion du Sénégal, dont la crinière est épaisse et de teinte claire ; le Lion du Cap, dont la crinière est très forte et foncée en couleur ; le Lion de Perse, à taille plus petite et à crinière mélangée de poils bruns et noirs, et enfin le Lion du Guzerat, dont la crinière, faiblement indiquée, mérite à peine d’être mentionnée ; aussi l’a-t-on nommé quelquefois Lion sans crinière. C’est sans doute de cette espèce que parlent Solin et Oppien, qui croyaient que cet animal provenait de l’accouplement du Lion et du Léopard.

La taille du Lion du Guzerat est un peu moins grande que celle du Lion d’Afrique, et sa couleur est uniformément d’un jaune roux fauve sur tout le corps ; la touffe épaisse qui termine la queue est seule blanche.

A l’extrémité de la queue du Lion se trouve dissimulé par une touffe de poils qui termine cet organe, un ongle corné déjà observé par Aristote, mais dont beaucoup de naturalistes ont nié l’existence. La découverte de cette particularité était réservée à Didyme, d’Alexandrie. Il trouva, à l’extrémité de la queue et caché au milieu des poils, un ergot corné, une sorte d’ongle pointu, et il supposa que c’était là l’organe qui, lorsque le Lion, au moment du danger, agitait violemment sa queue, lui piquait les flancs à la manière d’un éperon et l’excitait à se jeter sur ses ennemis.

Cette observation fut traitée avec le plus profond mépris par les naturalistes modernes et ils ne la jugèrent même pas digne d’une réfutation. Personne n’y songeait plus, lorsque Blumembach fut conduit, par hasard, à reconnaître l’exactitude de ce fait. A une époque postérieure, M. Deshayes a retrouvé l’ergot sur un Lion et une Lionne, morts tous deux à la ménagerie du Muséum de Paris. Cet ongle est fort petit, ayant à peine 3 lignes de hauteur ; il est adhérent seulement à la peau, et il s’en détache sans beaucoup d’efforts ; aussi on ne le trouve pas d’ordinaire sur les Lions empaillés que l’on conserve dans les Muséums.

Un des traits caractéristiques du Lion est la manière dont il porte la tête ; il la tient généralement élevée ; ce qui donne à sa physionomie quelque chose d’ouvert, de franc, qu’on ne remarque point sur la physionomie des autres chats. Mais ce port de tête particulier n’a pas d’autre cause que l’épaisse crinière de son cou. La femelle, qui a le cou nu, tient la tête presque au niveau de son dos, et le jeune Lion ressemble en ce point tout à fait à sa mère.

Les anciens parlent de Lions noirs et de Lions de plusieurs couleurs....

Selon Elien, il y aurait eu des Lions noirs aux Indes ; en Syrie, selon Pline ; en Éthiopie, selon Oppien.... « Il nous paraît, dit Lacépède, qu’il y a dans tous les pays des Lions beaucoup plus bruns les uns que les autres, et dont plusieurs peuvent tirer sur le noirâtre.... »

Le nombre des Lions est supérieur à celui des Lionnes. Cela tient à ce que beaucoup de femelles périssent pendant la dentition, période critique que supportent mieux les jeunes mâles. Lacépède croit que le Lion vit en monogamie. C’est au printemps que Lion et Lionne s’accouplent. Plusieurs mâles recherchent à la fois la même femelle et se livrent entre eux de formidables combats. D’après le commandant Garnier, le résultat de ces combats serait que, contrairement à ce que nous disons plus haut, le nombre des lionnes est supérieur à celui des Lions. Quand la femelle a choisi son mâle, les autres s’éloignent et désormais le couple vit fidèlement uni.

Lorsque les Lionceaux viennent au monde après une gestation de cent huit à cent dix jours, leur taille est celle d’un chat qui aurait atteint la moitié de son développement. Seuls de tous les carnassiers, les Lions naissent les yeux ouverts. Comme la Lionne pendant l’allaitement ne quitte guère ses petits, si ce n’est pour aller se désaltérer, elle établit son repaire près d’une source ou d’une rivière. Elle s’assure ainsi une proie abondante et facile lorsque les animaux de la contrée sont attirés par le besoin de l’eau.

Après les fortes chaleurs du jour, aux premières fraîcheurs de la nuit, l’Antilope et la Girafe, le Zèbre et le Buffle recherchent les sources.... Le guide de la troupe d’Antilopes s’avance lentement, en flairant et en écoutant sans cesse ; il cherche à percer de ses yeux les ténèbres de la nuit. Après chaque pas, il s’assure que tout est calme et silencieux. Les Antilopes sont assez intelligentes pour avancer contre le vent, et presque toujours le guide du troupeau perçoit à temps le danger. Il s’arrête, écoute, regarde, flaire, et aussitôt, rebroussant chemin, se livre à une fuite rapide, qui entraîne toute la troupe et la dérobe au danger.

Le Zèbre s’approche avec la même prudence ainsi que la Girafe, mais soudain le Lion fait un bond, saute sur le cou de sa victime et lui enfonce les dents dans la nuque.

C’est cette façon de chasser indigne du grand carnassier qui a fait dire à Barrow : « Cet animal est traître, il est rare qu’il attaque ouvertement, il s’embusque jusqu’à ce qu’il puisse sauter sur sa proie. » Nous lisons dans le Dictionnaire pittoresque d’histoire naturelle ce détail que nous n’avons trouvé reproduit nulle part : on croit que pour cette chasse où sa force est le plus souvent inutile, mais où la ruse devient nécessaire, le Lion sait s’associer le Caracal, petit Lynx qui, d’une taille plus semblable à la leur, peut facilement approcher ses victimes sans leur inspirer d’épouvante et sans déterminer leur fuite. On dit qu’il s’en sert comme d’un pourvoyeur et qu’il partage ensuite avec lui sa proie. Il est peut-être plus probable que si le Caracal suit le Lion, c’est afin de profiter des restes de ce puissant carnassier. Il ne serait cependant pas impossible qu’il y eût du vrai dans ce récit.

Lorsque les animaux se sont accouplés, le pays qu’ils habitent est dans la désolation. Le Lion consomme énormément ; on en jugera par ces chiffres donnés par Jules Gérard. En 1855, dit-il, les trente Lions qui se trouvaient dans la province de Constantine coûtaient annuellement 180000 francs.

« Dans les contrées où je chasse d’habitude, écrit-il, l’Arabe qui paye 5 francs d’impôt à l’État paye 50 francs au Lion. Un seul Lion tue ou consomme une valeur annuelle de 6000 francs en chevaux, mulets, boeufs, chameaux et moutons ; en prenant la moyenne de sa vie, qui est de trente-cinq ans, chaque Lion coûte donc aux Arabes 210000 francs. »

De 1856 à 1857, toujours d’après Jules Gérard, 60 Lions ont enlevé dans la seule province de Bône 10000 pièces de bétail, grandes et petites.... En captivité le Lion absorbe par jour, en moyenne, de 6 à 7 kilos de viande.

En général, le Lion ne mange que des animaux tués par lui ; ce n’est que si la faim le presse qu’il se contente des cadavres qu’il rencontre ; encore choisit-il le plus souvent la proie que repu l’animal a délaissée la veille. Il préfère les grands animaux aux petits ; cependant il ne dédaigne pas ceux-ci lorsqu’ils se présentent sur son passage. On affirme que parfois même il se contente de sauterelles ; mais ce fait est douteux.

La force du Lion est telle que lorsque sa proie est abattue, il peut sans effort l’emporter dans sa gueule et sauter sans inconvénient un fossé de 2m,60 et 3m,25 de hauteur.

Le Lion n’est pas toujours le plus fort si l’on en croit Livingstone. Dans son Voyage dans l’Afrique australe, le célèbre explorateur dit qu’il a vu « un troupeau de Buffles se défendre contre un certain nombre de Lions en leur présentant les cornes. Les mâles étaient en avant, les femelles et les jeunes formaient l’arrière-garde ».

« Je tiens de bonne source, dit Sparrmann, qu’un Lion a été heurté, blessé et foulé aux pieds jusqu’à la mort par un troupeau de bétail que, pressé par la faim, il avait osé attaquer en plein jour. »

La vie du Lion est nocturne ; pendant le jour il ne quitte son repaire que s’il est forcé par les chasseurs.

Quand le Lion rugit, tous les animaux de la création frissonnent.

Le rugissement du Lion est le cri le plus puissant qui jaillisse de la poitrine d’un animal. C’est d’abord un roulement sourd, entrecoupé. Il ressemble à un tonnerre lointain dont le ton s’élève, s’enfle, roule et arrive à un éclat formidable ; voix menaçante et solennelle qui impose le respect, fait courir des frissons sous la peau des plus braves et sème la terreur dans l’espace. Le Lion rugit ordinairement au lever de l’aurore, après avoir mangé et lorsque le temps est à l’orage.

On ne peut se faire une idée de la tendresse de la Lionne pour ses petits. Elle passe ses journées à les caresser, à les lécher ; elle se prête à leurs jeux, joue même avec eux et ne les quitte jamais sans les laisser sous la garde du mâle qui lutte au besoin pour eux jusqu’à la mort.

Très maladroits, très lourds dans leurs mouvements, les Lionceaux ne marchent guère que le deuxième mois ; après quoi ils commencent à suivre leurs parents à la chasse. Le sixième mois la Lionne les sèvre, et vers le dixième mois ils sont presque de la taille d’un petit âne.

Jusqu’à quinze à dix-huit mois, Lion et Lionne se distinguent peu par leur forme extérieure. Alors qu’ils ont atteint cet âge, les formes du mâle s’affirment, deviennent plus fortes et plus puissantes et la crinière apparaît.

Ces animaux n’atteignent leur complet développement que vers la septième année. Nous avons vu plus haut que Jules Gérard écrit que la moyenne ordinaire de la vie des Lions est de trente-cinq ans. Il doit être dans le vrai, bien que Buffon pense que cet animal ne peut vivre plus de vingt-cinq ans. D’autres fixent le terme de sa vie à quarante ou cinquante ans, et Shaw parle de deux Lions qui auraient vécu à la Tour de Londres, l’un soixante-trois et l’autre soixante-dix ans, ce qui absolument est invraisemblable, surtout puisqu’il s’agit de Lions en captivité.

Le Lion, dit Scheitlin, s’apprivoise comme le chien, dont il a la mémoire. Après de longues années, il reconnaît instantanément son ancien gardien ; s’il a perdu le souvenir de sa physionomie, il reconnaît toujours le son de sa voix aimée, de même que l’homme reconnaît plus longtemps les personnes par leur voix que par leurs traits. Sa mémoire conserve précieusement le souvenir des bienfaits. L’histoire d’Androclès et de son Lion, que raconte Célius, n’a rien d’invraisemblable, quoi qu’on en ait dit.

C’est surtout lorsqu’ils sont pris jeunes que les Lions s’apprivoisent parfaitement à l’aide de bons soins. Ils reconnaissent dans l’homme leur bienfaiteur, et l’aiment d’autant plus qu’il s’occupe davantage d’eux. Il est impossible de se figurer rien de plus aimable qu’un Lion ainsi dompté et qui, au bout de quelque temps a oublié sa liberté, et presque sa nature de Lion, pour se donner corps et âme à son maître. « J’ai soigné pendant deux ans une lionne, dit Brehm. Bachida avait autrefois appartenu à Latif-Pacha, gouverneur égyptien de la partie orientale du Soudan, et avait été donnée en présent à l’un de mes amis. Elle s’habitua rapidement à notre ferme, où on la laissa circuler librement. Bientôt elle me suivit comme un chien, me caressa à chaque occasion et se rendit même importune, parce que l’envie lui prenait parfois de me rechercher la nuit jusque dans mon lit et de me réveiller par ses cajoleries. Au bout de peu de semaines elle s’était arrogé un droit absolu sur tout ce qui vivait dans la ferme ; néanmoins c’était plutôt pour jouer avec les animaux que pour leur faire du mal. Sa façon d’agir à notre égard était toujours aimable et loyale. La fausseté lui était inconnue ; même après une correction, je l’ai vue revenir quelques minutes après et me caresser avec la même confiance que par le passé. Sa colère s’en allait instantanément et la moindre cajolerie suffisait pour l’adoucir. Pendant le voyage de Charthum au Caire, que nous fîmes en descendant le Nil, on la tenait enfermée dans une cage aussi longtemps que le bateau était en mouvement ; mais dès que nous jetions l’ancre on lui donnait sa liberté. C’étaient alors des gambades à n’en pas finir ; elle en profitait chaque fois pour satisfaire ses besoins, car elle aimait tellement la propreté que pendant tout le trajet elle n’a jamais sali sa cage.... On la conduisit à Berlin et je ne la revis plus pendant deux ans. Lorsque j’allai la visiter elle me reconnut immédiatement. »

Un de nos amis nous contait le fait suivant, qui est une preuve nouvelle à l’appui de tout ce que racontent divers écrivains, au sujet de la mémoire du Lion et de sa reconnaissance.

Des spahis en garnison au Sénégal avaient apprivoisé un jeune Lion qu’ils nommaient Pataud.... Pataud se promenait en liberté dans les cours et dans les écuries, voire dans la campagne. Jamais le Lion n’avait fait de mal à aucun des animaux qui foisonnaient dans la caserne, chevaux, mulets, ânes, bêtes à cornes, etc. Au contraire, il les connaissait tous, et, très connu d’eux, il circulait librement partout et jouait même avec quelques-uns de ces animaux.

Dans les écuries, les chevaux accoutumés à le voir, ne ressentaient pas ce sentiment d’effroi que tous les animaux éprouvent en présence du Lion. Un jour, le colonel ayant acheté un cheval qu’il avait fait mettre à l’écurie, Pataud, surpris de voir une nouvelle bête, s’approche pour faire connaissance avec elle ; mais le cheval, fou de terreur, se cabre, son oeil étincelle, ses poils se hérissent, il hennit de frayeur, et comme Pataud s’avançait plus près, le cheval lui envoie une ruade qui atteint le Lion en plein mufle. Pataud n’hésite pas, il bondit sur la bête et l’étrangle net...

Le colonel prit alors la résolution d’envoyer Pataud à Paris, au Jardin des Plantes. Un spahis, vieux grognard, fut chargé de conduire la bête. Pendant la traversée, le spahis et Pataud faisaient très bon ménage. Le spahis avait toujours en poche quelque friandise pour le Lion, il lui prodiguait des caresses, le Lion y répondait. Bref, en arrivant à Paris, homme et bête étaient les meilleurs amis du monde.

Pataud fut mis en cage, le spahis regagna le Sénégal. Ce fut un grand chagrin pour ces deux camarades.

Deux ans après, le Lion dans sa cage reposait, son gardien causait avec notre ami devant la loge du fauve. Tout à coup l’animal s’éveilla, se leva, secoua sa crinière, rugit, fit mille bonds et se dressa sur ses pattes contre les barreaux. Que se passait-il donc ?

Soudain un homme arriva comme un fou devant la cage, et passa ses deux bras à travers les barreaux, et le Lion le léchait, ronronnait, se dressait et bondissait de plus belle.

C’était le spahis. De retour en France, sa première visite avait été pour son ami, pour Pataud.

Et ce n’est pas seulement à l’homme que le Lion s’attache avec constance. Toscan nous cite ce cas d’un Lion du Muséum, qui s’était si bien habitué à un jeune chien vivant dans cage, qu’il parut souffrir beaucoup lorsque son compagnon mourut.

Lacépède, Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire ont été témoins de l’affection d’une Lionne pour un chien. « Elle se plaît à ses jeux, disent-ils, s’amuse de ses caprices, est sensible à ses caresses, attentive à ses besoins, satisfaite quand elle le voit auprès d’elle, triste lorsqu’on le lui ôte pendant quelques moments ; c’est bien plus au sentiment mutuel que les deux prisonniers se sont inspiré qu’à sa douceur particulière qu’elle doit la tranquillité avec laquelle elle supporte la perte de son indépendance. »

Élien parle, d’après Eudemius, d’une amitié semblable entre Lion et Chien. « Un Lion, dit-il, un Chien et un Ours vivaient ensemble dans l’union la plus intime, chez un homme qui apprivoisait des animaux. Les deux premiers surtout avaient l’un pour l’autre l’attachement le plus tendre ; mais le Chien ayant blessé l’Ours en jouant, celui-ci reprit subitement son naturel féroce et déchira son faible compagnon. Le Lion irrité se hâta de venger son ami, et fit périr l’Ours par des blessures semblables à celles qu’avaient reçues le Chien. »

Aujourd’hui encore, on peut voir à la ménagerie du Muséum, un Chien vivant dans la cage d’une Lionne, et les gardiens affirment que si l’on retirait ce Chien, la Lionne en éprouverait un véritable chagrin.

On a de très fréquents exemples de reproduction de Lion en captivité et sous des climats différents. Des produits ont été obtenus à Naples, à Grenoble, à Paris, à Florence, en Angleterre. Brehm dit que ce n’est qu’exceptionnellement qu’on a pu élever de jeunes lionceaux nés en captivité, car ils meurent généralement à l’époque de la dentition. Nous avons pu nous convaincre du contraire. Presque dans toutes les ménageries ambulantes, les dompteurs exhibent des lions nés en captivité.

Plusieurs individus, tant Européens qu’indigènes, se sont fait une réputation comme chasseurs de Lions. Nous citerons Ahmed-Ben-Amar de Song Ahras (subdivision de Bone). Ce mulâtre musulman, surnommé le Nègre, aurait tué trente-neuf Lions en chassant seul d’abord et ensuite avec son kif-kif (en français, son semblable), Beglas-Ben-Kassem, appelé d’ordinaire Bel-Kassem tout court.

Nous citerons aussi Chassaing, qui aurait tué trente Lions, et Jules Gérard, vingt-cinq ; puis l’Écossais Gordon Cumming, qui a chassé le Lion pendant cinq ans, dans le sud de l’Afrique.

Dans l’Atlas, on chasse le Lion de différentes manières, soit à l’affût, sur un arbre, soit en creusant des fosses ou trappes sur le chemin que parcourt ordinairement l’animal. Les Arabes se réunissent parfois en troupes pour poursuivre un Lion qui a jeté la désolation dans la contrée.

Les Cafres des frontières de la colonie du cap de Bonne-Espérance, vulgairement nommés Kaal-Kaffers (Cafres chauves), ont, d’après Delegorgue, une singulière manière d’attaquer le Lion, qu’ils chassent. « L’un d’eux, dit-il, porteur d’un vaste bouclier de buffle épais et dur, auquel a été donnée une forme concave, s’approche le premier de l’animal, et lui lance une assagaye. Le Lion bondit vers son agresseur ; mais l’homme s’est laissé tomber à plat sur la terre, et son bouclier le recouvre, de même que les cônes marins (patelles) qui adhèrent aux rochers. L’animal essaye alors ses griffes et ses dents sur la partie supérieure du bouclier, qui les voit glisser sans effet produit. Il redouble ; mais bientôt, cerné par la bande d’hommes armés, son corps est tour à tour percé de vingt, de cent coups d’assagaye qu’il s’imagine recevoir de l’homme qu’il tient sous lui. »

Nous extrayons du Voyage en Abyssinie exécuté pendant les années 1839, 1840, 1841, 1842, 1843, par MM. Théophile Lefebvre, lieutenant de vaisseau, H. Petit et Quantin Dellon, docteurs-médecins, naturalistes du Muséum, et Vignaud, dessinateur, le passage suivant, relatif à la chasse au Lion et qui semble débarrassé des exagérations ordinairement entassées dans leurs récits par des chasseurs moins sérieux.

« Lorsque le Lion est attaqué, il a pour habitude constante de s’élancer d’abord sur celui qui l’a touché le premier, soit avec le fusil, soit avec la lance.

 » Aussi considère-t-on comme l’ayant tué le chasseur qui l’a le premier tiré, quoique plusieurs autres l’aient ensuite abattu, parce que le premier il a eu le courage de s’exposer à sa fureur. Après avoir déchiré le premier assaillant, il passe au second, et ainsi de suite, avec une espèce d’instinct et de mémoire très remarquable. Si l’un des chasseurs, par ses gestes, sa contenance, son visage, laisse apercevoir la moindre frayeur, sa mort est sûre, car le Lion le reconnaît et s’élance aussitôt sur lui.

» Il s’avance vers les combattants en remuant la tête et la queue et en ouvrant la gueule d’une manière effroyable. Il ne fait qu’un bond de trente à trente-cinq pieds, puis se dresse à portée, et généralement brise, en se laissant tomber de son propre poids, l’épine dorsale de celui qu’il a choisi pour victime, en même temps qu’il lui déchire le corps avec ses griffes et lui broie la tête dans sa gueule.

» Il est surtout terrible quand, étant tombé, il semble presque mort. Généralement son agonie coûte la vie à un homme ; car quoique sans mouvement apparent depuis assez longtemps, si l’on ne prend pas de grandes précautions pour l’approcher, il recueille tout ce qui lui reste de force pour achever ceux qui sont tombés près de lui ou celui qui vient lui porter un dernier coup. »

Une question a souvent été posée : Le Lion attaque-t-il l’homme ? et résolue négativement.

Ben-Amar affirme que jamais, sinon dans le cas de légitime défense, le Lion n’attaque l’homme.

Henri Béchade, d’accord avec les récits de Vernet, Bombonnel et Chassaing, se prononce en ces termes : « Sur le caractère du Lion on a émis les opinions les plus contradictoires. Les uns en ont fait un animal clément et magnanime ; les autres, une bête cruelle sans nécessité et possédée de la rage de la destruction. Pour réduire à leur juste valeur ces assertions exagérées, il suffit de se rappeler que le Lion, malgré sa royauté, n’est qu’un animal qui obéit comme les autres à ses instincts. S’il dédaigne une proie facile, ce n’est pas qu’il soit clément ; c’est qu’il n’a plus faim. S’il se jette sur l’homme, ce n’est pas que la destruction soit pour lui la condition de son existence ; le plus souvent, c’est qu’il se défend lui-même contre une agression. Je définis ainsi le Lion : un animal puissant, terrible quand on l’attaque ; mais qui, le jour comme la nuit, ne se jettera sur l’homme inoffensif et résolu qu’autant que la faim l’aura rendu fou de rage et que les autres proies lui manqueront. Et Dieu sait si les proies manquent à ce roi de l’Atlas ! »

Chassaing et le docteur Livingstone admettent qu’un Lion hors d’âge, devenu incapable de bondir, pourrait bien s’adonner à la chasse à l’homme, la trouvant plus facile que celle au quadrupède ; mais cela ne durerait guère, et l’animal sera bientôt tué ; et puis, en définitive, on ne devrait voir là qu’une exception à ce qui se passe d’ordinaire.

Une autre question a été posée également, mais elle n’est pas résolue encore : Le Lion peut-il grimper aux arbres ? Le commandant Garnier soutient que non, à cause de la grande pesanteur du corps de ce fauve. Lacépède croit que les Lions peuvent monter sur des tiges élevées, au moins aussi facilement que le Tigre et autres grands carnassiers.

Malgré les réfutations constantes des savants, une multitude de légendes plus ou moins extraordinaires courent le monde à propos de ce roi des mammifères. Des récits fabuleux ou tout au moins exagérés se sont répandus dans la foule. La science et le bon sens allié au raisonnement ont détruit bon nombre de ces contes. Cependant certaines croyances se sont si bien perpétuées à travers les âges, qu’elles subsistent toujours. Il se trouve encore des gens dont la conviction est que la Lionne ne met bas qu’un petit dans toute son existence ; car, disent-ils, de même que les petits de la Vipère, le Lionceau détruit l’organe qui le porte.

La vérité est que le nombre des petits mis bas à chaque portée par la Lionne varie entre deux et six. Si parfois les félins ne font qu’un petit, c’est un cas tout à fait isolé.

Certains naturalistes nous énoncent plusieurs de ces récits fabuleux qui se sont accrédités un peu partout à propos du Lion. Cet animal, dit-on, serait toujours dominé par la fièvre ; il dort les yeux ouverts ; telle ou telle partie de son corps a des vertus merveilleuses en médecine ; ses os sont tellement durs qu’ils donnent des étincelles au choc, etc.

Les Arabes, dont la nature est essentiellement incline à la superstition la plus exagérée, n’ont pas peu contribué à répandre ces croyances. Ils prétendent que, vers le milieu du jour, le Lion souffre horriblement de la fièvre froide, ce qui le rend paresseux ; ils allèguent encore que, si on veut le mettre en mouvement, il faut l’exciter à coups de pierre, car il ne se déplace pas de lui-même. En réalité, il n’en est pas tout à fait ainsi, quoiqu’on ne puisse nier qu’il soit très paresseux tant que le soleil est au-dessus de l’horizon. Dans mon dernier voyage en Abyssinie, dit Brehm, j’ai pu m’assurer qu’il se glisse quelquefois, pendant le jour, dans le fourré ou se tient tranquillement sur un point culminant pour observer les animaux du canton qu’il habite. Ainsi, l’un de mes domestiques a vu un Lion assis en plein midi, dans la vallée qui conduit de Mensa à Aïn-Saba. Ce Lion regarda avec beaucoup d’intérêt le chameau et son maître, mais les laissa tranquillement passer. On a considéré comme fausses les assertions de Le Vaillant et d’autres naturalistes, sur l’habitude qu’a le Lion d’examiner ainsi tout son domaine ; cependant j’ai eu occasion de vérifier le fait par moi-même. Nous avons vu un lion couché sur une colline aride et rocheuse, où il ne pouvait évidemment être qu’en explorateur, afin de s’assurer dans quelle partie des environs il trouverait le plus facilement du gibier, la nuit venue.

C’est en vain que, si loin que l’on puisse remonter, Aristote avait reconnu l’absurdité de ces fables ; qu’il en avait même expressément réfuté une partie ; le merveilleux a tellement de charmes pour l’esprit humain, qu’on ne peut se décider à abandonner la fantaisie pour la réalité ; les contes populaires étaient toujours acceptés et finissaient, à force d’être répétés, par se glisser non seulement dans les livres des poètes, mais même dans ceux des naturalistes.

Le nombre des fables, légendes et récits merveilleux, auxquels le Lion s’est trouvé mêlé est considérable. Tout le monde connaît l’histoire du Lion d’Androclès, dont nous avons déjà parlé plus haut. Cette anecdote est attribuée presque dans les mêmes termes à Mentor de Syracuse, à Helpis de Samos, à l’abbé Sérasimos, à saint Gérôme et (avec cette variante qu’il s’agit d’un Lion aveugle à qui la vue a été rendue) à Macaire le confesseur. L’épine dans la patte du Lion est une forme zoologique, dit Angelo de Gubernatis (1) correspondant au héros vulnérable par les pieds.

On affirme que le roi des animaux est d’une galanterie à désespérer un petit maître : car s’il se montre cruel envers les hommes, il se garde bien, assure-t-on, de faire du mal aux femmes ; pas plus d’ailleurs qu’aux petits enfants, ce qui démontre suffisamment, disent les bonnes gens, sa générosité.

Nous nous souvenons d’avoir lu dans un ouvrage ancien qu’une captive ayant été attaquée par des Lions, elle les apaisa en leur tenant le discours suivant : « O Lions, vous qui êtes beaux, nobles et forts, vous ne me ferez pas de mal quand vous saurez ce que je suis : une pauvre femme bien chétive et bien faible, une mère après laquelle attend son enfant. Ayez pitié de moi, ô Lions ; n’abusez pas de votre force contre moi... », etc. etc.

Et l’auteur de cette fable, que retiennent facilement et répètent les amis du merveilleux, ajoute que les Lions, vraisemblablement touchés par de si belles paroles, laissèrent partir sans lui faire de mal, cette femme si humble et si éplorée.

Dans le sixième des contes siciliens publiés par Mme Gonzenbach, le petit Giuseppe arrache une épine de la patte d’un Lion ; le Lion reconnaissant lui donne un de ses poils ; à l’aide de ce poil, le jeune homme peut, en cas de nécessité, devenir un Lion terrible, et sous cette forme il dévore la tête du roi des dragons.

Et c’est en partant de l’idée du Lion monstrueux que les anciens ont été unanimes à croire qu’entre tous les animaux, le Lion craint le Coq et particulièrement sa crête d’un rouge ardent. Dans une fable d’Achille Tatius, le Lion se plaint que Prométhée ait permis au Coq de l’effrayer ; mais il se console bientôt en apprenant que l’Éléphant est tourmenté par le Moucheron qui lui bourdonne dans les oreilles.

Les anciens attribuaient au Lion une antipathie particulière pour les odeurs fortes. Mais cette opinion doit être rangée avec celle qui considère la Lionne comme stérile.

Quand les femmes de l’antiquité rencontraient une Lionne, elles regardaient cette circonstance comme un présage de stérilité.

Dans la fable d’Ésope, les Renards se vantent de leur fécondité devant la Lionne, qu’ils tournent en ridicule parce qu’elle ne donne naissance qu’à un seul petit. « Oui, répond-elle ; mais c’est un lion. » Sous le signe du Lion, la terre aussi devient aride et par conséquent inféconde. Quand le soleil entre dans le signe du Lion, il atteint le maximum de sa puissance, et la couronne d’or que les Florentins déposaient le jour de la Saint-Jean sur le Lion érigé au milieu de la place publique était un symbole de l’approche de la saison qu’ils désignent sous un nom composé de deux mots sol lione, réunis en un seul.

La vue du Lion en songe était également un présage heureux chez les anciens ; quand Agariste et Philippe virent un Lion en rêve, ce rêve fut considéré comme un avertissement, pour le premier, de la naissance de Périclès, et pour le second, de celle d’Alexandre le Grand.

Le mythe du Lion et du Tigre est essentiellement asiatique ; néanmoins une grande partie de ce mythe se développa en Grèce, où le Lion et le Tigre finirent par être connus et durent inspirer, comme dans l’Inde, un sentiment analogue à la terreur religieuse causée par les rois orientaux.

Le narasinha de l’Inde fut appelé, au moyen âge, le roi par excellence ; de même, dans la Grèce, le roi reçut aussi le nom de Léôn.

Héraclès, Hector, Achille, parmi les héros grecs ; Wolfdieterich, et plusieurs autres héros de la tradition germanique, avaient l’usage du Lion pour signe distinctif ; le coursier du héros Hildebrand est un Lion.

On voit, par toutes ces légendes, combien le Lion était respecté dans l’antiquité. Le nombre de ces carnassiers devait être jadis considérable, si l’on en juge par l’incroyable consommation que les Romains faisaient jadis de ces animaux, pour leurs jeux.

D’après Pline, l’édile Quintus Scævola fut le premier qui en montra plusieurs ensemble dans un cirque. Sylla, pendant sa préture, fit combattre à la fois cent mâles qui lui avaient été envoyés, nous dit Sénèque, par Bocchus, roi de Mauritanie. Pompée ouvrit le cirque à six cents, dont trois cent quinze mâles, et Jules César à quatre cents. Adrien sacrifiait souvent jusqu’à cent Lions à la fois dans les jeux du cirque, et Marc-Aurèle en fit tuer un pareil nombre à coups de flèche, lorsqu’il triompha des Marcomans.

Plus récemment, presque de nos jours, au dernier siècle, on put voir des Lions combattant dans certaines fêtes asiatiques. Nous trouvons le récit suivant dans le Voyage de M. le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l’Orient, publié en 1711, chez Jean Louis de Lorme, à Amsterdam.

« Encore aujourd’hui, dans les fêtes et dans les spectacles des Persans, on donne des combats au peuple. On met un jeune Taureau au milieu du cirque. On l’effarouche pour le mettre en fureur, et puis on lui détache le Lion ; mais parce que le Lion est l’emblème de la monarchie persane, en qualité de roi et du plus noble des animaux, le peuple, fort superstitieux et attaché aux présages, croirait que ce serait une chose de mauvais augure pour leur pays, si le Lion ne déchirait pas le Taureau : c’est pourquoi ils lâchent toujours le Lion lorsque le Taureau a le dos tourné et qu’il ne court pas. Le maître du Lion, le tenant par le collier, lui tourne la tête vers le Taureau, jusqu’à ce qu’il ait les yeux dessus. Dès que le Lion l’aperçoit, il fait un cri, et s’élance par sauts de huit à dix pas avec tant de vitesse, que l’oeil a de la peine à le suivre. Il se jette sur le dos du Taureau qu’il abat d’ordinaire ; et si, par hasard, il le manque au septième ou huitième saut, il s’arrête et se rebute, et alors on retient le Taureau. On ramène le Lion à sa vue, et, à cause de l’augure dont j’ai parlé, on fait toujours en sorte que le Lion remporte la victoire et qu’il renverse le Taureau, qu’on égorge sous lui afin qu’il en boive le sang. »

Le Lion est sans contredit l’un des plus beaux animaux de la création, et tout le monde est d’accord pour lui laisser son ancienne appellation de roi, qui lui sied si merveilleusement. C’est pour cette raison que nous nous sommes occupé d’abord de lui : à tout seigneur tout honneur.

HENRI DEMESSE.
NOTE :
(1) Traduction de Paul Regnaud.

L’orang-outang

 
Après le buffle et le tigre, nous publions ici un autre texte tiré de l'ouvrage « Les Animaux chez eux » illustré par Auguste Lançon (1836-1887) paru chez L. Baschet à Paris en 1882.


Jadis dans l’ordre des Primates, mot qui veut dire premiers ou primats des animaux, Linné, inventeur de cette dénomination, plaçait, avec l’homme, non seulement les Singes et les Makis, dont l’organisation se rapproche plus ou moins de celle qui distingue notre espèce ; mais aussi les Chauves-souris et les Paresseux, qui ont dû en être séparés, lorsqu’il a été permis d’apprécier plus exactement les particularités organiques qui les distinguent.

 Wagler, répétant l’expression dont se servent tous les peuples qui ont vécu ou qui vivent dans le voisinage des Singes, les appelle des hommes transformés. Brehm commence ainsi son ouvrage : Le premier ordre des Mammifères nous fait connaître l’homme ; le second..., ses caricatures. En effet, le corps des Singes ne ressemble que très superficiellement à celui de l’homme, leur intelligence a tous les défauts de la nôtre, sans en avoir les bonnes qualités. Dans les différentes parties du corps de l’homme règne la plus belle harmonie ; chez le Singe, presque tout nous paraît grotesque.

On pourrait croire que les quatre mains du Singe lui constituent sur nous une supériorité, il n’en est rien, ainsi que le démontre Owen. Ce n’est pas la répétition des mêmes organes, mais le nombre d’organes différents qu’il faut considérer ; c’est la diversité et non le nombre qui constitue la perfection. Le Singe avec ses quatre mains ne peut faire qu’une seule et même chose : se maintenir et grimper ; il ne peut même pas se servir de ses membres antérieurs comme de véritables bras, parce que ses membres postérieurs ne peuvent pas, comme chez l’homme, supporter tout le poids du corps. Les singes ressemblent à l’homme par tous ses défauts. Ils sont méchants, perfides, voleurs et indécents ; ils apprennent une foule de tours plaisants, mais ils n’obéissent pas et gâtent souvent le jeu par quelque balourdise comme un arlequin grossier. On ne saurait attribuer une vertu quelconque aux Singes et moins encore les croire capables de rendre service à l’homme. Ils peuvent rester en faction, servir à table, chercher divers objets, mais ils ne le font que par intermittence et tant que leur folle humeur ne reprend pas le dessus. Au point de vue physique, comme au point de vue moral, ils ne représentent que le mauvais côté de l’homme. A propos des quatre mains du Singe, empruntons la note suivante à Giebel, elle sera reproduite ici avec opportunité : « La simple comparaison des mains prouve qu’il est complètement impossible de faire dériver l’homme du Singe, et nous montre que celui-ci ne peut être civilisé, quoiqu’on ait pu le dresser à exécuter toute sorte de travaux domestiques à l’aide des mains. »

Dans la famille des Singes, l’espèce qui ressemble le plus à l’homme, c’est celle de l’Orang-outang. Tout récemment et par deux fois, à une année de date, grâce à M. Geoffroy Saint-Hilaire, tous les Parisiens ont pu voir des Orangs au Jardin d’acclimatation, et étudier leurs moeurs en captivité.

C’est par erreur qu’on a signalé l’existence des Orangs sur le continent Indien et même à Java. Il n’en existe ni dans cette île, ni en Cochinchine, où Cuvier en indique. On ne trouve ces Singes qu’à Sumatra et à Bornéo exclusivement. Les Malais des côtes leur ont donné le nom d’Orang-Outang, ou Houtan, qui signifie homme des bois ; à Bornéo, les Daiaks Béjadjou les nomment Kahico et ceux de la rivière Doussou, Kéou. Sur la côte occidentale de Sumatra, les Malais donnent à l’Orang-Outang le nom de Marré, et ceux d’Indrapourra et de Bencoulen le nomment Orang-Panda ou Pandekh, qui veut dire homme noir.

Pendant longtemps, on ne fut pas éloigné d’admettre deux, trois et même jusqu’à quatre espèces d’Orangs-Outangs dont chacun aurait habité une île particulière. Aujourd’hui, grâce aux recherches patientes des voyageurs et des savants, on a pu constater que les divers Orangs de l’Asie qu’on avait pris pour des espèces distinctes, n’étaient que des individus d’une seule et même espèce, mais d’un âge différent. L’Orang-Outang mâle, dit Brehm, atteint quatre pieds de hauteur ; la femelle est plus petite d’environ un demi-pied. Le corps est très large dans la région des reins et se distingue par un ventre saillant ; le cou est court et forme des plis sur le devant, parce que cet animal possède un gros larynx, à parois flasques, qu’il peut gonfler ; ses membres sont terminés par de larges mains et de longs doigts. Les ongles sont toujours aplatis, ils manquent presque constamment aux pouces des mains de derrière. La face est tout à fait caractéristique : les canines font saillie au milieu de ses puissantes dents ; la mâchoire inférieure est plus longue que la mâchoire supérieure. Les lèvres sont ridées et fortement gonflées ; le nez est tout à fait aplati, et la cloison nasale se prolonge au-delà des ailes du nez ; les yeux et les oreilles sont petits, mais de la même forme que ceux de l’homme ; ses poils, rares sur le dos et sur la poitrine, sont longs et plus fourrés sur les parties latérales du corps ; ceux de la figure forme barbe. Sur les lèvres et sur le menton, sur le crâne et sur les avant-bras, les poils sont dirigés de bas en haut, partout ailleurs de haut en bas. La face et la paume de la main sont nues ; les joues et la partie supérieure des doigts le sont presque. La couleur du pelage est ordinairement d’un rouge de rouille, passant quelquefois au rouge brun, les poils de la barbe sont d’une nuance plus claire que ceux du dos et de la poitrine. Les parties nues paraissent bleuâtre ou gris d’ardoise. Les vieux mâles se distinguent des femelles non seulement par leur taille, mais encore par leur poil plus long et plus touffu, par leur barbe et par des callosités particulières qui couvrent les joues, les yeux jusqu’aux oreilles et jusqu’à la mâchoire supérieure ; les callosités ont la forme des croissants et enlaidissent singulièrement leur visage. Les jeunes Orangs n’ont pas de barbe ; mais les diverses parties de leurs corps sont couvertes d’un poil plus épais et plus foncé.

Nulle part ces singuliers animaux ne sont communs, et on ne les trouve que dans les lieux où s’étendent d’immenses terres basses, humides et couvertes de vastes et sombres forêts souvent submergées et peu accessibles à l’homme. Leur apparition dans les lieux montagneux n’est qu’accidentelle. A Sumatra, où les vastes forêts marécageuses n’existent que sur les côtes orientale et septentrionale, l’Orang se trouve relégué dans les royaumes de Siak et d’Atgen. Des individus isolés semblent pénétrer par les grandes vallées de l’intérieur vers la côte occidentale ; mais ces cas sont extraordinairement rares. Les Orangs sont bien plus répandus à Bornéo, où on les observe dans toutes les parties basses et boisées qui sont peu habitées par les indigènes. Ils habitent les grandes forêts solitaires et marécageuses du sud et de l’ouest, ils recherchent les vallées du Kahayan, du Sampit, du Mandawej, du Kotaringin, et les bords des autres fleuves de l’île ; mais partout où ils habitent il n’a guère été possible de les observer malgré toutes les tentatives qui ont été faites, de sorte que l’on ne sait encore que peu de chose sur leur façon de vivre chez eux à l’état libre.

Cependant quelques voyageurs, d’après leurs observations personnelles, ont rapporté des détails assez intéressants qu’ils ont pu donner d’une façon plus complète grâce aux dires des indigènes ; jamais on ne trouve les Orangs en bande nombreuse. Les vieux mâles vivent seuls, et même ceux qu’un âge très avancé a rendus faibles traînent sur le sol une vie misérable. Les troupes que l’on rencontre ne sont composées que de femelles et de singes fort jeunes.

L’Orang-outang vit sur les arbres, où il trouve tout ce qu’il lui faut pour manger : des fruits, des bourgeons, des fleurs, des feuilles, des graines, des écorces, des insectes, des oeufs et des oiseaux. La nuit, il choisit comme lieu de repos les cimes les plus touffues afin d’être protégé par le feuillage le plus épais contre la pluie et le froid qu’il redoute. Il se construit à sept ou huit mètres du sol une sorte de nid qui ressemble à l’aire des grands oiseaux de proie et se compose de branches épaisses cassées en morceaux ou simplement courbées, de petits rameaux garnis de feuilles desséchées et d’herbes. Rarement il descend de ce repaire pour attaquer l’homme qui le poursuit. On cite pourtant des exemples de naturels terrassés, tués même par ces animaux qui sont d’une force prodigieuse.

Les Orangs, vers le déclin du jour, se retirent dans leur nid et dorment, dit-on, couchés sur le dos ou sur le côté. L’un de leur bras est étendu sous leur tête qui repose dans leur main. L’Orang-outang est un animal très doux et très paisible. Il n’est pas timide et ne fuit pas devant l’homme, qu’il regarde au contraire avec beaucoup de calme.

Comme la nourriture des Orangs consiste essentiellement en fruits, il s’ensuit que les lieux que ces animaux choisissent pour demeure sont ceux où ils trouvent une subsistance plus abondante et plus facile. Il en résulte aussi pour eux des habitudes plus ou moins nomades suivant les saisons. C’est ainsi qu’ils se montrent dans les parties méridionales de l’intérieur de Bornéo, et qu’ils font leur apparition sur la rive droite du Doussou pendant les mois d’avril et de mai, époque de la maturité du Ficus infectoria dont eux et quelques autres Singes sont très friands. Passé cette époque, on ne les voit plus dans ces localités.

D’après le récit d’un voyageur qui séjourna longtemps dans le pays où l’on rencontre le plus d’Orangs-outangs, un naturaliste raconte que les Malais les chassent habituellement avec des flèches empoisonnées. Ils les poursuivent ainsi jusqu’à ce que ces animaux saisis de convulsions par la force du poison se laissent tomber à terre, alors on les achève avec de longues piques. Plusieurs peuplades de Bornéo sont très friandes de leur chair et leur font pour s’en procurer une chasse assidue. Lorsqu’un Orang a été abattu au moyen de flèches empoisonnées, les gens de Bornéo enlèvent immédiatement une partie des chairs placées autour des blessures : puis, ils découpent l’animal, le partagent en morceaux et mettent soigneusement de côté la graisse qu’ils emploient pour préparer leurs aliments. Ils font rôtir la chair sur des brasiers, ou la coupent par tranches qu’ils font sécher au soleil et qu’ils désignent alors sous le nom de ding-ding. La peau leur sert à faire des jaquettes ou des bonnets de forme grotesque dont ils s’affublent les jours de fêtes ou pour se donner à l’occasion un air redoutable. Lorsque l’Orang craint quelque danger, lorsqu’il est vivement poursuivi, il monte incontinent sur la cime de l’arbre sur lequel il se trouvait, ou lorsque cet arbre n’est pas assez élevé, il passe sur un autre qui puisse mieux le mettre à l’abri des armes. Il ne se livre pas à cette ascension nécessaire avec la rapidité impétueuse déployée en pareille occasion par d’autres espèces de Singes ; mais avec réflexion et avec une prudence calculée, car il grimpe lourdement, malgré le secours de ses longs bras, à peu près comme l’ours, saisissant une branche à l’aide des mains de devant et faisant suivre difficilement son corps. Lorsqu’il est atteint par les chasseurs, par une flèche empoisonnée ou par une balle, il casse les branches et les rameaux qu’il peut saisir et les lance sur ses adversaires, pour les effrayer et faire cesser la poursuite. C’est probablement de ce fait que vient le récit profondément erroné, rapporté par des voyageurs qui le tenaient des indigènes, que lorsqu’on l’attaque l’Orang casse une grosse branche dont il se sert comme d’une massue pour assommer les assaillants. Quand cet animal est blessé il fait entendre sa voix mugissante qui ressemble à celle de la panthère. Lorsque les chasseurs le serrent de trop près, il sait très bien se défendre, et les assaillants doivent prendre mille précautions pour se garder de ses attaques, car ses bras sont extraordinairement vigoureux et ses dents redoutables. Il casse facilement le bras d’un homme et fait d’affreuses morsures. Cependant même dans ses plus violentes colères, ses mouvements sont tellement lents qu’il est facile de l’atteindre. Toutefois il est tout à fait impossible de s’emparer d’un vieil Orang-outang vivant. Jeune, on le capture plus facilement. On raconte, dit Brehm, que pour s’en emparer, les chasseurs abattent les arbres qui entourent celui sur lequel il a cherché un refuge, et lui enlèvent ainsi tout moyen de retraite. Inutile de dire que c’est là une nouvelle fable ajoutée à tant d’autres. Schouter nous apprend qu’on capture les jeunes Singes avec des lacets.

Le nombre des études faites sur des Orangs en captivité est très considérable, toutes dépeignent ces animaux comme de bonnes créatures, un peu lentes et lourdes. C’est à un Hollandais nommé Bosmaern qu’on doit les premières observations sur l’Orang en captivité. Depuis, John Jeffries, le docteur Abel, naturaliste de l’ambassade de lord Amherst, le capitaine Schmith, Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire père et fils, ont pu étudier ces animaux et nous ont communiqué le résultat de leurs études.

L’Orang-outang, que Cuvier étudia à Paris, était âgé de dix à onze mois à son arrivée en France, où il vécut encore près d’un mois. Nous citerons du récit de l’illustre naturaliste le passage le plus propre à compléter notre notice : « Lorsqu’il voulait (1) se transporter sur terre d’un lieu à un autre, il appuyait ses deux mains fermées sur le sol, se soulevait sur ses longs bras et portait son train de derrière en avant, en faisant passer ses pieds entre ses bras et en le portant au-delà des mains... Ce n’était qu’en étant soutenu par la main qu’il marchait sur ses pieds, encore, dans ce cas, s’aidait-il de son autre bras... Quand il se couchait, il aimait à être couvert, et pour cet effet, il prenait toutes les étoffes, tous les linges qui se trouvaient près de lui. Cet animal employait ses mains comme nous employons généralement les nôtres, et l’on voyait qu’il ne lui manquait que de l’expérience pour en faire l’usage que nous en faisons dans un très grand nombre de cas particuliers. Il portait le plus souvent ses aliments à sa bouche avec ses doigts ; mais quelquefois aussi il les saisissait avec ses longues lèvres, et c’était en humant qu’il buvait, comme le font tous les animaux dont les lèvres peuvent s’allonger. Il se servait de son odorat pour juger de la nature des aliments qu’on lui présentait et qu’il ne connaissait pas, et il paraissait consulter ce sens avec beaucoup de soin. Il mangeait presque indistinctement des fruits, des légumes, des oeufs, du lait, de la viande ; il aimait beaucoup le pain, le café et les oranges ; et une fois il vida, sans en être incommodé, un encrier qui tomba sous sa main. Il ne mettait aucun ordre dans ses repas et pouvait manger à toute heure, comme les enfants. On a eu la curiosité de voir quelle impression ferait sur lui notre musique et, comme on aurait dû s’y attendre, elle n’en a fait aucune. Pour se défendre notre Orang mordait et frappait de la main ; mais ce n’était qu’envers les enfants qu’il montrait quelque méchanceté, et c’était toujours par impatience plutôt que par colère. En général, il était doux et affectueux et il éprouvait un besoin naturel de vivre en société. Il aimait à être caressé et donnait de véritables baisers. Son cri était guttural et aigu ; il ne le faisait entendre que lorsqu’il désirait vivement quelque chose. Alors tous ses signes étaient expressifs ; il secouait sa tête en avant pour montrer la désapprobation, boudait lorsqu’on ne lui obéissait pas, et, quand il était en colère, il criait très fort et en se roulant par terre. Alors son cou se gonfle singulièrement... Souvent il se trouva fatigué des nombreuses visites qu’il recevait ; alors il se cachait entièrement dans sa couverture et n’en sortait que lorsque les curieux s’étaient retirés ; jamais il n’agissait ainsi quand il n’était entouré que des personnes qu’il connaissait... Presque tous les animaux ont besoin de se garantir du froid, et il est bien vraisemblable que les Orangs-outangs sont dans ce cas, surtout dans la saison des pluies. J’ignore quels sont les moyens que ces animaux emploient dans leur état de nature pour se préserver de l’intempérie des saisons. Notre animal avait été habitué à s’envelopper dans ses couvertures, et il en avait presque un besoin continuel. Dans le vaisseau qui l’avait porté, il prenait, pour se coucher, tout ce qui lui paraissait convenable ; aussi, lorsqu’un matelot avait perdu quelques hardes, il était presque toujours sûr de le retrouver dans le lit de l’Orang-outang. »

Tels sont les détails curieux relatés par Cuvier et que le savant et habile directeur du Jardin d’acclimatation, M. Geoffroy Saint-Hilaire, a pu constater récemment de nouveau.

Les légendes, récits erronés, fables, inventions merveilleuses, relatifs à l’Orang-outang sont aussi curieux et intéressants que nombreux, car cet animal est connu depuis la plus haute antiquité. Nous en citerons quelques-uns : Pline raconte déjà qu’on trouve sur les montagnes de l’Inde, des satyres, « animaux très méchants, à face humaine, marchant tantôt debout, tantôt sur les quatre pattes, et que la grande rapidité de leur course empêche d’être pris autrement que quand ils sont malades ou très vieux ».

Naturellement ce récit a été amplifié et embelli par tous les écrivains qui se sont succédé, de telle sorte que un peu plus on aurait vu des hommes sauvages dans ces Singes, tant les exagérations accumulées avaient faussé la vérité du récit de Pline.

Tulpius, dans son livre, Observationes medicæ, dit que l’animal Satyrus indicus qu’il a vu, et que les Indiens nomment Orang-outang ou homme sauvage, et les Africains Quoias morrou, était aussi grand qu’un enfant de trois ans, aussi fort qu’un enfant de six ans et que son dos était couvert de poils noirs.

Bontius, dans son livre De medicina Indorum dit qu’il a vu plusieurs fois des Orangs mâles et femelles marchant debout et se démenant comme des hommes. Une femelle, dit-il, se distinguait d’une manière particulière : Elle était honteuse devant les hommes qu’elle ne connaissait pas et se cachait alors la face ; elle soupirait, pleurait et imitait toutes les actions de l’homme, au point que la parole seule lui manquait pour être une créature humaine. Les Javanais prétendaient que ces Singes pourraient bien parler ; mais qu’ils ne le veulent pas pour ne pas être forcés de travailler. Ils admettent comme chose certaine que les Orangs sont un produit du mélange de Singes ordinaires et de femmes indiennes.

Il est dit dans le Pauca Tantra que les Singes possèdent la faculté de guérir les blessures des chevaux qui ont été échaudés ou brûlés, comme le soleil du matin a le pouvoir de dissiper les ténèbres. D’après une autre version de ce conte, contenue dans le Justi-Namé, la morsure d’un Singe ne peut être guérie que par le sang même du Singe qui l’a faite.

Les proverbes helléniques et latins regardent généralement le Singe comme un animal très rusé, de sorte qu’Hercule et le Singe représentent l’alliance de la force et de la ruse. D’après Cordan, un Singe vu en rêve est un présage de tromperie. Selon Lucien, quand on rencontre un Singe dès le matin, c’est un signe que la journée sera funeste. Les Spartiates considérèrent comme un augure des plus funestes que le Singe du roi des Molosses eut renversé leur urne tandis qu’ils étaient allés consulter l’oracle. Au témoignage de Suétone, quand Néron crut voir son cheval s’enfuir en ayant les parties postérieures de la forme de celles d’un Singe, il considéra ce fait comme un pronostic de mort. Le Singe était donc regardé en Grèce et à Rome comme un animal rusé et démoniaque.

Le Singe est dépeint parfois dans les anciennes fables de l’Europe méridionale comme un animal d’une intelligence très bornée. En Italie, il existe un proverbe qui dit que chaque Singe trouve beaux ses petits. Cette idée se rapporte à l’apologue du Singe qui pense que ses petits sont les plus jolis animaux du monde, parce que Jupiter ne put s’empêcher de rire en les voyant gambader.

Les Romains entretenaient des Singes et étudiaient d’après eux la structure interne de l’homme. Les Singes les amusaient par leur penchant à tout imiter, quelquefois même ils les forçaient à se battre contre des bêtes féroces ; mais ils ne virent jamais en eux que des animaux. Les Arabes, au contraire, regardent les Singes comme des réprouvés, punis par Allah, transformés d’hommes abominables en bêtes, offrant dans un singulier mélange, l’image du diable et l’image du fils d’Adam.

On pourrait multiplier ces curieuses citations à l’infini, nous avons recueilli les plus intéressantes et nous les avons présentées en regard de la vérité pour les faire mieux apprécier et ressortir davantage. La science qui chaque jour fait un pas en avant éclairera bientôt peut-être l’histoire naturelle de l’Orang, nous avons résumé dans cette notice tous les faits observés jusqu’à ce jour en nous préoccupant de les débarrasser de toutes les fables et de tous les mensonges qui ont cours encore aujourd’hui. En effet d’innombrables erreurs subsistent toujours malgré les dires des savants naturalistes qui, surtout lorsqu’il s’agit de l’Orang dont on s’est efforcé de démontrer la grande ressemblance avec l’homme, n’ont voulu rien affirmer que ce qu’ils avaient vu..... 

MAURICE DEHERS.
NOTE :
(1) E. Geoffroy Saint-Hilaire et Frédéric Cuvier, Histoire naturelle des Mammifères.

Le tigre


Nous poursuivons ici la publication de textes tirés de l'ouvrage "Les Animaux chez eux" illustré par Auguste Lançon (1836-1887) paru chez L. Baschet à Paris en 1882. Ce texte est présenté ici dans son intégralité malgré quelques tournures de phrases et usages de mots pouvant paraître désuets aujourd'hui.
 

Il n’y a peut-être pas dans la création de plus bel animal que le Tigre.

Le Tigre est un grand calomnié.

Autant sa renommée est terrible et sa légende odieuse, autant sa force est extraordinaire et sa beauté admirable. Sa souplesse, son agilité tiennent du prodige.

Rien n’égale la puissance et la grâce, le charme terrifiant et superbe de ce grand chat de neuf pieds !

Un classement puéril a fait du Tigre comme un vice-roi des animaux, ayant pour sultan le Lion.

Le Tigre ne relève que du Tigre et ne partage avec personne sa couronne ensanglantée.

C’est tout simplement le monarque de l’Asie, comme le Lion est le roi de l’Afrique. L’un règne en souverain sur les rives du Gange ; l’autre a pour trône l’Atlas !

Tous les deux sont des souverains terribles en même temps que de misérables bohémiens, sans cesse aiguillonnés par la faim, tourmentés par le jeûne, exposés à la mort, toujours à la recherche d’un dîner chimérique dans les jungles ou le désert.

Potentats errants et affamés, ils logent éternellement à la belle étoile ; ils y couchent, ils y soupent ou n’y soupent pas et se campent contre un arbre ou un rocher, drapés dans leur maigreur majestueuse comme un mendiant espagnol dans son orgueilleuse pauvreté.

Indomptable et indompté, intraitable et cruel, hypocrite, ingrat, sans cesse altéré de sang, repu et jamais assouvi, implacable autant qu’irrésistible, égorgeant pour égorger, immolant pour son plaisir la victime qu’il ne saurait dévorer et se vautrant avec délices dans le sang qu’il ne peut plus boire, tel est le Tigre de la légende.

Celui-ci, on ne le trouve ni aux Indes, ni en Chine, ni dans aucun pays. Il n’existe que dans le domaine de l’ignorance et de la fantaisie.

L’imagination entoura le Tigre d’une auréole de carnage et il a passé, dans l’histoire naturelle, le muffle souillé de taches de sang que toutes les eaux du Gange ne sauraient laver.

Le Tigre n’a point la douceur de l’agneau : la nature lui infligea d’autres goûts et lui imposa surtout un appétit plus grave...

Le grand carnassier de l’Inde est assurément moins féroce que la Taupe ou la Belette, et nous écrasons, sous chacun de nos pas, des insectes plus cruels que le Tigre !

Le Tigre s’apprivoise peut-être mieux que le Lion, et se familiarise bientôt avec le gardien qui le traite avec douceur.

Non seulement il apprend à connaître et à respecter la main qui le nourrit ; mais, friand de caresses autant qu’un chat domestique, il ronronne en voûtant son dos gigantesque sous le doigt souverain de l’homme.

Quand le Tigre n’est pas absolument affamé et qu’on ne l’effraye point, il reste calme, prend des airs dédaigneux ou distraits.

En léchant avec une grâce adorable ses larges pattes de velours, il semble dire à l’homme : « Merci, je viens d’en prendre ; tu n’as qu’à repasser demain. »

Vous voyez bien qu’il n’est pas si sanguinaire ! Et, d’ailleurs pourriez-vous bien me dire quel est le plus cruel du Tigre, qui boit carrément du sang, ou de la Vipère, qui se délecte dans le lait ?

Le tigre est répandu sur la plus grande surface de l’Asie. C’est un montagnard qui s’en va volontiers dîner dans la plaine. La chaleur lui plaît, mais son manteau royal brave les frimas.

Le Bengale et la Mongolie, le royaume de Siam, le Tonkin, la Chine, la Birmanie, voilà les domaines du Tigre.

Il se promène dans le Thibet et il a un pied à terre dans l’île de Sumatra.

Tout le monde connaît le Tigre. Ce noble étranger est aussi populaire que le Lion. Sa beauté est sans rivale. Rien d’éclatant, d’original, de délicat, de mathématique et de fini comme la peau du Tigre.

Ce n’est pas un manteau, c’est un dessin ; ce n’est pas un pelage, c’est un éblouissement, un vertige, une harmonie : de fines et élégantes bandes noires, colliers et bracelets qui se détachent sur un fond d’or, se suivent, s’écartent, se soudent, s’élargissent, se recourbent, s’amincissent, se fuient, se retrouvent, se confondent ; et tout cela s’harmonise, se complète et se tient. C’est une figure, c’est un tableau. Un géomètre a tracé ces lignes ; un peintre a dessiné ces bandes ; n’y touchez point, vous effaceriez ces couleurs.

Au repos, il semble peut-être lourd sur ses pattes trapues ; masse indolente et superbe, majesté pesante et terrible, il a l’air de sommeiller ; mais que le péril l’excite ou que la faim l’aiguillonne, il se lève, bondit, frappe, attaque et tue presque à la fois. – C’est un trait qui passe, un cri qui part, la foudre qui éclate.

Sous sa griffe, un râteau, sous sa patte, une massue, sa victime, daim, loup, sanglier, homme ou cheval, tombe la nuque brisée, le ventre ouvert...

Vingt dogues ne sauraient le faire reculer. Celui que sa patte atteint n’est plus qu’un invalide ou un mort. Acculé contre un arbre ou un rocher, la gueule sanglante et le poil hérissé, la face ridée, l’oeil en feu, il agite sa patte formidable comme s’il jonglait ! Ce qu’il touche tombe, et ce qui tombe ne se relève plus. Il n’y a pas d’animal à qui la nature ait plus largement dispensé les qualités physiques, la grâce, la vigueur, l’agilité. D’un bond, il saute dans un enclos, par-dessus de hautes palissades, et d’un bond il en sort, chargé d’un buffle qu’il emporte comme un chat ferait d’une souris. Il dort toute la journée, se couchant là où l’aurore l’a surpris, se réveillant le soir, dans les hautes herbes impénétrables où il a passé le jour. Ce qu’il aime, c’est la nuit, où ses grands yeux errants étincellent d’un feu sauvage, où sa belle robe mouchetée s’allonge, se replie, s’étale, rampe, ondule comme un tapis vivant.

Antithèse curieuse, le Bengale a donné son nom à la plus délicate des fleurs, comme au plus terrible des carnassiers.

Si l’on excepte l’Éléphant, cette forteresse, aucun animal ne peut résister au Tigre. Il a pourtant un adversaire terrible et souvent heureux dans le Buffle sauvage, son ennemi mortel.

A la vue du Tigre, il s’avance avec une majesté sauvage, défiant son adversaire en faisant voler la poussière sous son sabot furieux.

Au mugissement de l’un, répond le mugissement de l’autre, et tandis que le Tigre s’aplatit comme un Chat prêt à bondir, le Buffle se précipite sur son adversaire, opposant aux griffes du fauve ses cornes, deux épieux, et son front, un maillet. Un nuage de poussière voile les combattants ; c’est à peine si l’on aperçoit deux masses qui roulent, des chairs qui pendent, du sang qui coule. Enfin la poussière tombe et le silence règne dans les jungles. Quel est le vainqueur du Tigre ou du Buffle ? Tous les deux sont morts.

Le plus souvent, le Tigre, dans un bond vertigineux, saute au cou du Buffle aveuglé par la rage, l’étrangle, l’égorge et en quelques coups de crocs formidables met ses tripes au vent. Quelquefois, aussi, le Buffle, dans un élan furieux, prévient son adversaire, le jette en l’air de ses cornes terribles, et le foule à ses pieds, palpitant, les os fracassés, s’en va, puis revient, implacable, acharné, pour broyer un cadavre.

Quand le Tigre aperçoit l’homme pour la première fois sur la limite des forêts, il paraît qu’il ne l’attaque jamais. Il le considère avec un mélange de surprise et de dédain : « Quel est donc ce pygmée ? »

Ce pygmée est le maître du Monde et le dompteur de la Création.

Les Annamites ont eu l’ingénieuse idée de se débarrasser de Monseigneur le Tigre, comme ils l’appellent respectueusement, en lui donnant un concert : ce n’est meurtrier que pour les oreilles.

Armés de tams-tams, de gongs, de tambours, de trompes et de crécelles, les assaillants, je n’ose dire les musiciens, forment un vaste cercle autour du bois où les Tigres font la sieste.

Surpris dans leur sommeil, étourdis par un tintamarre extravagant qui éclate comme une bombe au sein des forêts, les Tigres sont pris d’une terreur folle, restent sur place, hésitants, tremblants, l’oreille basse, comme paralysés, ne songeant ni à fuir ni à se défendre. On peut alors s’approcher d’eux et les tuer impunément à coups de fusil, à coups de lance.

Si, par extraordinaire, l’un d’eux parvient à vaincre sa surprise et à s’échapper, il s’enfuit dans les montagnes de toute la vitesse de ses jambes, comme s’il avait un orchestre dans la tête. Il n’ira plus au concert.

Les Annamites font au Tigre une autre chasse qui n’est pas moins pittoresque : ils sèment autour de son repaire de larges feuilles de figuier, arrosées d’un liquide gluant. Le Tigre sort de son gîte royal et s’avance fièrement sur ce tapis trompeur. Une feuille s’attache à sa patte, puis une autre, puis cinq, puis dix. Il s’étonne, il s’irrite, ne comprend rien à cette détestable plaisanterie. De sa gueule, déjà frémissante de colère, il essaye de débarrasser ses pattes de ces guêtres étranges et maudites. Mais bientôt son muffle, son cou, son poitrail se couvrent de feuilles inséparables. Furieux, il se roule dans l’herbe, rugissant, mordant le sol, bondissant, retombant, partagé entre la stupéfaction et la rage ; et plus il veut se débarrasser de ce feuillage qui s’attache à ses flancs, se colle sur son dos, s’entasse sur sa tête, plus il s’empêtre dans cette robe de Nessus qui ne le brûle pas, mais l’entrave, le suffoque, l’étouffe.

Ce n’est plus un Tigre, mais une masse informe, étrange, roulante et bondissante de feuilles qui semblent animées. – On dirait un soldat de Brunehaut.

Enfin, palpitant, exténué, à bout de force et de souffle, il tombe pour ne plus se relever. Ce n’est plus un adversaire, c’est un bloc. Les chasseurs arrivent et assassinent le grand assassin de troupeaux.

Fatigué de servir d’entre-côte au roi des jungles, l’homme fait au Tigre une guerre acharnée. Aussi, le plus beau des fauves devient plus rare de jour en jour et l’on peut prévoir l’époque où son trône, barbouillé de sang, sera mis aux enchères.

Il existe bien des espèces de tigres, toutes imposantes et gracieuses, drapées d’un manteau magnifique, ornement et terreur des contrées où éclatent leurs rugissements. D’un bond que ne saurait faire le Tigre royal, passons de l’Asie en Amérique et arrêtons-nous devant le Jaguar, ce tyran des prairies qui commande aux plaines du Nouveau-Monde comme le Lion en Afrique et le Tigre sur les bords du Gange.

C’est un franc bohémien des steppes, galvaudant sa couronne ensanglantée de forêt en forêt, de montagne en montagne, dans le carnage des belles nuits étoilées, sans gîte ni tanière, sans famille, sans foyer, s’en allant toujours seul, fuyant la société, à la recherche éternelle d’une proie.

C’est un vrai Tigre, le Tigre américain.

Et Humboldt a vu des Jaguars traverser à la nage des fleuves d’une lieue, traînant à leur gueule un Cerf ou un Cheval. Il égorge tout ce qu’il rencontre et l’on assure qu’il attaque le puissant alligator lui-même, qu’il va défier au sein des rivières. C’est toujours un duel à mort : ou le Jaguar étrangle le Caïman ou le Caïman l’entraîne et le noye au fond des eaux. Le prince de Wied a rencontré des Jaguars aussi grands que le Tigre royal. Reugger et d’Azara comparent sa force prodigieuse à celle du Lion.

Son cri est terrible, et tout tremble dans les forêts quand son formidable hou-hou fait retentir les échos à deux lieues à la ronde. C’est bien là la voix d’un maître !

Le Tigre américain a un goût particulier pour le nègre, dont les fortes exhalaisons l’attirent de très loin. Pour lui, le blanc n’est qu’une viande de seconde catégorie. Mais, faute d’un mulâtre ou d’un Indien, le Jaguar se contente d’un Espagnol.

Quand un nègre et un blanc voyagent ensemble, le nègre est toujours le préféré, et, comme une seule victime suffit au Tigre américain, le blanc continue paisiblement sa route en remerciant le Seigneur de l’avoir fait descendre non de Cham, mais de Japhet.

On chasse le Jaguar à la lance, à la fourche, au couteau, à la massue, à la flèche, au lacet. Ces deux dernières chasses sont les plus sûres et les plus curieuses. Dans le premier cas, le puissant animal est empoisonné ; dans le second, il est étranglé.

L’Indien se fabrique une barbacane avec un bambou et de toutes petites flèches avec des épines qu’il trempe dans le terrible poison appelé curare.

Poursuivi par une meute de dogues, le Tigre d’Amérique grimpe sur un arbre d’où il nargue ses adversaires hurlants. C’est alors que le chasseur lui envoie ses flèches empoisonnées, qui pénètrent plus profondément que la balle de la meilleure carabine. C’en est fait : le Jaguar se raidit, tremble et tombe, ébauche un rugissement, expire dans une convulsion horrible. Une épine a vaincu le roi des pampas.

Dans le Paraguay, quand le Jaguar a grimpé sur un arbre, on lui lance, avec une adresse merveilleuse, un lacet autour du cou. Il a été vu ; il est pris. Un chasseur attache aussitôt un bout de la corde à l’anneau de sa selle et lance son cheval au galop, traînant en rase campagne le fauve rugissant de colère et de douleur.

Si le Tigre, disloqué, meurtri, sanglant, oppose une dernière résistance, un autre chasseur lui passe un second lacet aux jambes de derrière, et les cavaliers, galopant à toute bride en sens opposé, n’ont bientôt plus qu’un cadavre entre eux. Une corde a suffi pour étrangler le tyran des forêts.

Il n’est pas rare de voir de petits Jaguars apprivoisés dans un village américain. Après avoir empoisonné ou étranglé ses parents, l’Indien l’emporte dans sa cabane, lui passe une corde au cou et l’attache devant la porte, à la branche d’un palmier.

Le petit Jaguar s’apprivoise, il oublie tout ; on lui donne de la viande cuite, du lait et des boules pour jouer ; il s’amuse avec les chiens, ces ennemis mortels de sa race, et fraternise avec les chats, ces pygmées !

Il est captif, il est vaincu. Mais, un jour, il regarde d’un air étrange ses compagnons de jeux et, d’une patte dédaigneuse, il repousse les boules comme s’il venait de comprendre qu’un jouet ne vaut pas la liberté.

Il s’étend comme une couleuvre à l’ombre du palmier et semble prêter l’oreille au bruit des forêts lointaines son oeil brille, sa queue frissonne, son flanc bat : n’entend-il pas le terrible hou-hou du grand carnassier des pampas, du formidable Tigre américain ?

D’un coup d’épaule, il brise sa chaîne ; d’un bond, il gagne la forêt. Il est libre, et, comme s’il voulait venger les siens, là où sa mère fut tuée, il tue !

La jungle l’emporte sur la niche, la liberté sur la chaîne : le prisonnier, l’orphelin, l’enfant se fait homme, se fait Tigre. Tout tombe sous sa griffe ou meurt sous sa dent. C’est une vaste hécatombe de fauves, de reptiles et d’oiseaux.

Le petit joueur de boules n’appartient plus qu’aux forêts. Né dans l’esclavage, on peut se faire à la chaîne et oublier la liberté. Mais si, secouant le joug, on retourne une bonne fois à la liberté, on finit par l’aimer tant qu’on ne peut plus s’en séparer.

D’un bond nouveau retombons du Paraguay au Bengale et revenons au Tigre d’Asie.

Je vous le présente non plus en manteau royal, mais en robe de chambre.

Les amours du Tigre ne durent que deux ou trois semaines. Mais quelles amours !

Ce sont des combats épouvantables et de monstrueuses caresses mêlées de cris terrifiants comme en peuvent faire entendre des Chats de neuf pieds !

Le Tigre est un papa gâteau plein de bonhomie et de tendresse pour ses gracieux bébés.

Pour jouer avec sa joyeuse famille, il néglige les troupeaux du voisinage et oublie l’humanité.

C’est plaisir de voir ce grand buveur de sang ronronner comme un chat en léchant ses petits, faire le gros dos, étaler ses crocs indulgents dans un bâillement bourgeois, se rouler dans l’herbe avec ses enfants, leur donner de petites tapes sur la joue avec sa large main gantée de velours, enlacer sa petite famille avec sa longue queue chargée de bracelets, comme on passe le bras autour du cou d’un ami.

Et, si quelque fauve des steppes vient à passer, s’arrête surpris, au lieu de bondir et de le dévorer, le papa Tigre, le regardant d’un oeil calme, semble lui dire : « Pardon, ne seriez-vous pas aussi père de famille ? »

Mais c’est surtout la mère qui est chargée de l’éducation des enfants. C’est elle qui leur apprend la chasse, la pêche et la guerre.

Tapie sur les bords d’un marais, elle prend le reptile au passage et l’oiseau au vol.

- Voilà, mes enfants, comment on chasse.

Blottie, comme une grande chatte, le long des torrents et des rivières, elle étend doucement la patte et fait sauter sur la rive le poisson qui sera le plat du jour.

- Voilà comment on pêche, mes enfants.

Cachée dans les hautes herbes, tandis que ses petits font le guet, elle bondit sur le cheval sauvage et l’égorge. Ne faut-il pas que tout le monde vive ?

- Voilà comment on tue, mes fils.

Mise en face du chasseur, elle a brisé trois lances et broyé une massue ; une balle l’a frappée au coeur ; elle tombe enfin, se traîne, se débat, se meurt ; et son dernier rugissement, mêlé de fureur et d’amour, semble dire aux siens :

- Voilà comment un Tigre doit mourir !

Si, au contraire, un chasseur lui a ravi ses petits et les emporte au galop de son cheval, elle les suit durant trois lieues en bondissant à travers les torrents et les buissons ; puis, elle tombe épuisée de fatigue et de rage, et dans un cri désespéré, rugissement suprême de tristesse et d’amour, elle a l’air de dire :

- Voyez, mes enfants, comme je vous aimais !

Alors, étendue sur l’herbe, qu’elle mord avec frénésie, elle semble morte au monde des forêts.

Qu’un beau Tigre s’avance en faisant miroiter les ors de son manteau royal, elle ne le voit pas ; qu’il fasse entendre un rugissement adouci et provocateur, elle ne l’entend pas.

Ce n’est pas un époux qu’elle cherche, ce sont ses enfants qu’elle demande ; ce sont ses petits qu’elle appelle, qu’elle pleure, et  elle ne veut pas être consolée.

FULBERT DUMONTEIL.

Le buffle


Ce texte est tiré de l'ouvrage "Les Animaux chez eux" illustré par Auguste Lançon (1836-1887) paru chez L. Baschet à Paris en 1882. Nous le publions ici à titre de curiosité littéraire.

Je dois au lecteur un aveu pénible mais loyal : je n’ai jamais vu d’autres Buffles que ceux du Jardin des plantes et du Jardin d’acclimatation. J’ajouterai, pour achever ma confession, que l’étude sur place de ces animaux a suffi largement à mon bonheur et ne m’a pas inspiré la moindre velléité d’aller, un jour, faire avec eux plus ample connaissance en Roumanie, en Égypte, en Perse, aux Indes ou au Cap de Bonne-Espérance. Pure question de goût. Ce n’est point ma faute si je n’ai pas l’humeur vagabonde et si je considère comme une calamité un simple déplacement de Paris à Carcassonne ou à Quimper-Corentin.

Je ne me vante ni ne m’excuse de cette horreur des pérégrinations lointaines ; je me borne à constater, non sans une satisfaction secrète, que j’ai, du moins, cela de commun avec d’illustres naturalistes, voire même de fameux auteurs de récits de voyages, qui n’ont, de la vie, quitté leur cabinet. Il n’a jamais manqué, et, à notre époque surtout, il ne manque pas d’explorateurs infatigables, d’audacieux chercheurs d’inconnu, pour aller recueillir, dans les régions les plus inaccessibles de l’ancien et du nouveau monde, toutes les données, tous les renseignements propres à combler les lacunes de la science. Je m’incline respectueusement devant ces modestes et intrépides approvisionneurs de MM. les savants en chambre ; cependant ma déférence et mon admiration ne vont pas jusqu’à suivre leur exemple. Si la fatalité voulait que j’eusse à opter entre les deux destinées, je préfèrerais, à coup sûr, le rôle sédentaire ; il exige moins d’héroïsme et conduit plus rapidement à l’Institut.

Mais revenons au Buffle.

J’ai lu et noté ce qui a été écrit, que je sache, sur ce ruminant ; je me suis passé la fantaisie, bien inoffensive, de compulser, à son sujet, la Bible, les classiques grecs et latins, Aristote, Pline, etc., les « bestiaires » du moyen âge, les encyclopédies d’Albert le Grand, de Vincent de Beauvais, etc., l’interminable série des voyageurs, des naturalistes et des compilateurs des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, les grands ouvrages de Buffon, Cuvier, Flourens, d’Orbigny, etc., et, enfin, tous les travaux récents de zoologie. Eh bien ! je n’ai guère été, après, plus instruit qu’avant, et l’on ne me reprendra certainement pas à une pareille débauche de bouquins. Que de fables, que d’incertitudes, que de contradictions, que de desiderata, non seulement chez les écrivains de l’antiquité, du moyen âge et de la renaissance – ce qui s’explique de reste – mais aussi – et cela m’a enlevé une chère illusion – chez les plus célèbres naturalistes modernes et contemporains. Il m’a fallu une foi robuste pour ne pas douter de la science et désespérer du progrès.

On n’attend pas de moi, d’ailleurs, un de ces longs et doctes mémoires que peut seul se permettre un membre de l’Académie des sciences ou un professeur au Muséum ; ma tâche, heureusement, est plus modeste : les Animaux chez eux ne sont ni une revue d’érudition ni un traité complet d’histoire naturelle, et, pour ne parler que du Buffle et de ce qui me concerne, les superbes dessins de M. Lançon se passeraient fort bien de toute espèce de texte ; ma vile prose n’a pas d’autre but que de servir de repoussoir aux planches. Le lecteur, si lecteur il y a, est prévenu : il n’aura pas à me reprocher sa déception.

Quelques notions historiques vont me servir d’entrée en matière. Qu’on se tranquillise, je ne remonterai pas tout à fait au déluge.

L’antiquité grecque et romaine ne paraît pas avoir connu le Buffle ; un savant prélat italien, correspondant de Buffon, monsignor Caëtani, a signalé, il est vrai, un fragment de sculpture représentant la tête de cet animal, découvert, au siècle dernier, dans des fouilles archéologiques faites à Rome ; mais on n’en citerait pas, je crois, d’autres spécimens, à supposer encore que celui-ci ne donnât pas lieu à contestation. Quoi qu’il en soit, rien de plus incertain si le bubalus de la Bible, le boubalos ou le bonassos d’Aristote, le bubalus de Pline et de Martial, désigne le Buffle ou l’Aurochs, le Bison ou la Vache de Barbarie, le Zèbre ou l’Antilope, etc. : on n’a que l’embarras du choix. L’identification du bubalus et du bugle des auteurs du moyen âge n’est pas non plus rigoureusement déterminée. L’origine asiatique de ce bovidé prête moins à la controverse : il provient de la zône torride de l’ancien continent, des régions chaudes et marécageuses de l’Inde. Son apparition en Europe date, selon l’opinion admise, de la fin du sixième siècle, époque à laquelle, d’après le chroniqueur Paul Diacre, il fut introduit en Italie ; toutefois, il est probable que son acclimatation sur le littoral du Danube est bien antérieure. Plusieurs siècles auparavant, on le trouve déjà en Perse, en Syrie et en Égypte. Aujourd’hui, il existe à l’état sauvage en Asie (principalement aux Indes) et en Afrique (Cafrerie, le Cap, Congo, pays du centre) ; à l’état domestique, en Asie (Chine, Indes, Afghanistan, Perse, Arménie, Syrie, Palestine, bords de la mer Caspienne et de la mer Noire), en Afrique (Égypte) et en Europe (moyen et bas Danube, Turquie, Grèce et Italie) ; à l’état sauvage et à l’état domestique dans les îles de la Sonde, à Ceylan, Bornéo, Sumatra, Java, Timor, aux Moluques, aux Philippines, aux Mariannes, etc. Constatons enfin qu’au commencement du siècle, Napoléon essaya de le naturaliser dans les Landes, et que le Buffalo d’Amérique, malgré la ressemblance des noms, n’est autre que le Bison.

Le Jardin des plantes possède actuellement deux Buffles du Cap, le mâle et la femelle ; le Jardin d’acclimatation, une famille complète de Buffles d’Europe, le père, la mère et un tout jeune Buffletin. Il est donc facile, même avec les goûts les plus sédentaires, d’acquérir de visu une idée exacte des deux espèces caractéristiques de cet intéressant animal.

Intéressant, je ne retire pas le mot. Le moyen, en effet, de ne point ressentir malgré soi, un peu de pitié pour ces pauvres captifs, à la morne mélancolie, qui vous adressent, comme un reproche, un long regard résigné, et, parfois, lèvent au ciel des yeux suppliants, où on lit le regret des forêts vierges de l’Afrique ou des immenses steppes du littoral danubien ? Ému par ce regard, j’oublie que le Buffle à l’état sauvage n’inspire pas du tout le même intérêt ; si je le plains, prisonnier, libre, je ne serais nullement curieux de le rencontrer sur mon chemin.

De mon excursion à ces

                            frileux jardins
                Qui montrent sans dangers aux pâles citadins
                Les fils des chauds soleils et des gorges sauvages
                Usant leur instinct libre aux barreaux de leurs cages.

je ne me suis pas borné à rapporter une impression, un souvenir : j’ai bel et bien, séance tenante, rédigé d’après nature une description aussi consciencieuse que pittoresque du Buffle du Cap et du Buffle d’Europe. Par malheur, je n’avais pas encore vu les planches destinées à accompagner le texte. Dès que les dessins de M. Lançon m’eurent passé sous les yeux, mon devoir me fut tout tracé : je jetai mes feuillets au panier. Sacrifice douloureux. Mais devant ce terrible crayon, le plus sage pour moi est de confesser humblement l’infériorité de ma littérature ; la lutte me serait trop désavantageuse, mon amour-propre aurait trop à souffrir de la comparaison. Il ne me reste que la ressource d’appeler à mon aide un auxiliaire dont personne ne niera l’autorité. Buffon, immortel Buffon, à la rescousse !

« Le Buffle est d’un naturel plus dur et moins traitable que le boeuf ; il obéit plus difficilement, il est plus violent, il a des fantaisies plus brusques et plus fréquentes : toutes ses habitudes sont grossières et brutes ; il est, après le cochon, le plus sale des animaux domestiques, par la difficulté qu’il met à se laisser nettoyer et panser. Sa figure est grosse et repoussante, son regard stupidement farouche ; il avance ignoblement son cou, et porte mal sa tête, presque toujours penchée vers la terre ; sa voix est un mugissement épouvantable, d’un ton beaucoup plus fort et plus grave que celui d’un taureau ; il a les membres maigres et la queue nue, la mine obscure, la physionomie noire, comme le poil et la peau : il diffère principale du boeuf à l’extérieur par cette couleur de la peau qu’on aperçoit aisément sous le poil, qui n’est que peu fourni. Il a le corps plus gros et plus court que le boeuf, les jambes plus hautes, la tête proportionnellement beaucoup plus petite, les cornes moins rondes, noires et en partie comprimées, un toupet de poil crépu sur le front : il a aussi la peau plus épaisse et plus dure que le Boeuf ; sa chair, noire et dure, est non seulement désagréable au goût, mais répugnante à l’odorat. Le lait de la femelle Buffle n’est pas si loin que celui de la Vache ; elle en fournit cependant en plus grande quantité », etc., etc.

Comment trouvez-vous le morceau ? Entre nous, il n’est pas éminemment remarquable : je dirai même tout bas, qu’il ne suffirait point à illustrer son auteur ; l’exactitude, la précision, la couleur, le brillant de la forme y laissent tant soit peu à désirer. Dût-on m’accuser de fatuité, je regrette mon essai descriptif.

Écoutons une autre sommité de la science.

« Le Buffle a les membres gros et courts, le corps massif, la tête grande, le front bombé, le chanfrein droit et étroit, le mufle très large. Ses cornes, bas placées, sont triangulaires et marquées à intervalles réguliers d’empreintes peu profondes ; elles se dirigent d’abord obliquement en dehors et en arrière, puis se relèvent vers la pointe. Elles sont de couleur noire, et cette couleur est aussi celle des sabots, des ergots, des poils et de la peau. Les poils sont rares sur le corps et assez épais sur le front où ils forment une sorte de touffe ; les genoux sont aussi d’ordinaire assez velus et le bas des jambes même est quelquefois garni de poils longs et frisés. A la partie inférieure du cou et antérieure de la poitrine, la peau forme un fanon de grandeur variable suivant les races et même suivant les individus. Le port du Buffle est lourd et ses allures sont gauches ; en courant, il allonge le cou et tend le museau comme pour flairer ; il semble en effet se guider principalement par le sens de l’odorat. Malgré la lenteur de sa marche, il est précieux comme bête de trait, car sa force est très grande, comparativement même à celle du boeuf. »

Tenez-vous à être renseigné par un autre écrivain non moins compétent ?

« Le Buffle ordinaire a le corps un peu allongé, arrondi, le cou court et épais, lissé, mais sans fanons ; la tête plus courte et plus large que celle du boeuf ; le front grand, le museau court, les jambes de moyenne longueur, fortes, vigoureuses ; la queue assez longue ; le garrot presque élevé en forme de bosse, le dos incliné ; la croupe haute et retombante ; la poitrine assez mince, le ventre gros, les flancs rentrés ; les yeux petits, à expression sauvage et méchante, les oreilles longues et larges, les cornes.... »

Mais il me semble qu’insister là-dessus serait scabreux : je saute, à regret, la dissertation relative aux cornes.

« Les sabots sont bombés, grands, larges. Les poils sont rares, roides, presque soyeux ; ceux des épaules, de la partie antérieure du cou, du front, de la touffe terminale de la queue sont allongés. L’arrière-train, la croupe, la poitrine, le ventre, les cuisses et la plus grande partie des jambes sont presque entièrement nus. L’animal est d’un gris noir foncé ou noir ; les flancs sont roux, le fond de la peau est noir ; les poils tirent tantôt sur le gris bleu, tantôt sur le brun ou le roux, » etc., etc.

Abrégeons. A moins d’épuiser tout le stock scientifique sur la matière, voilà, je pense, assez de citations pour contenter les exigences les plus difficiles. Il est présumable, du reste, que ni vous ni moi ne nous préoccupons outre mesure de savoir si le Buffle a une côte de plus ou de moins que le boeuf, si sa langue est lisse ou rugueuse, s’il a ou non l’haleine fétide, s’il justifie l’observation qu’a fait Aristote à propos des ruminants : Nullum cornutum animal pedere ; s’il plonge à dix ou douze pieds de profondeur pour arracher avec ses cornes des plantes aquatiques qu’il mange en continuant à nager ; si les trayons de la femelle sont transversaux ou parallèles, s’il est vrai que son lait serve à fabriquer le fromage parmesan, et toutes autres questions de ce genre, fort importantes, je suis le premier à le reconnaître, et longuement traitées dans les ouvrages spéciaux, mais par contre, dénuées de charme et manquant d’intérêt aux yeux de pauvres ignorants de notre sorte. En attendant que MM. les naturalistes aient pu résoudre ces graves problèmes, dormons tranquilles, et surtout, selon le recommandable précepte de maître François Rabelais, « beuvons frais ».

Le lecteur me saura gré de ne pas m’arrêter non plus aux divisions, subdivisions et variétés de l’espèce Buffle, depuis le bos bubalus vulgaris et le Buffle de la Cafrerie ou du Cap jusqu’au Buffle Arni, au Buffle Kérabau, au Buffle Bhain, au Buffle brachycère et au Buffle des Célèbes, qui tient le milieu entre le Buffle et l’Antilope. Les zoologues ne sont pas encore parvenus à se mettre parfaitement d’accord à propos de la nomenclature et du classement des divers types connus. Ne soyons pas plus royalistes que les rois de l’Académie des sciences et du Muséum, et bornons-nous à quelques détails inédits sur le Buffle des rives danubiennes. C’est cette variété, comprenant le Buffle commun et le Buffle blanc, que M. Lançon a représentée en majeure partie dans ses admirables dessins. C’est à lui que nous sommes redevable des renseignements qui suivent. Ayant vécu pendant plusieurs mois en Roumanie, en Valachie, etc., il a pu étudier à l’aise ces animaux et les croquer, sous de multiples aspects, avec l’exactitude, la fougue et la vive couleur locale qui lui sont familières.

Dans toute la basse région danubienne, le Buffle vit sur les bords du fleuve, au milieu des pacages et des steppes, moitié domestique, moitié sauvage, presque en liberté, à la façon des taureaux et des chevaux de la Camargue. Sa rusticité s’y approprie à merveille à la nonchalance orientale de ses maîtres. Lent, lourd, capricieux parfois, mais fort, robuste, dur à la peine et d’une sobriété sans pareille, il est utilement employé aux travaux de culture et de transport. La manière de l’atteler est des plus primitives : en guise de joug, on lui introduit la tête entre deux barres de bois parallèles, reliées verticalement l’une à l’autre et rattachées au timon par de longues chevilles qui complètent ainsi le collier, ou, pour mieux dire, le carcan. Impossible de pousser plus loin la simplicité et l’économie. Mais le Buffle n’a pas l’habitude d’être gâté et se trouve très bien, paraît-il, de ce rude harnais.

Il n’est ferré que des pieds de devant. Excellente bête de somme, il charrie les plus lourds fardeaux ; une seule paire enlève facilement une grosse pièce d’artillerie, que huit chevaux ou six boeufs auraient peine à traîner. Aussi un attelage de Buffles est-il considéré comme une richesse et entouré de tous les soins dont sont capables ses indolents et flegmatiques propriétaires.

Son pelage peu fourni et laissant presque la peau à nu lui fait redouter surtout les ardeurs du soleil. L’eau semble être son élément. En toute saison, sauf au coeur de l’hiver, on l’y voit nageant, s’ébattant par bandes ou, plus souvent encore, enfoncé jusqu’au cou dans les flaques marécageuses où il barbote, broute et s’endort tranquillement, la tête seule hors de l’eau. Quand on l’attelle, pendant les chaleurs, on le couvre d’une épaisse couche de boue qu’on tâche de renouveler ou d’arroser dès que l’argile est devenue sèche. Arrivé au relai, il va se jeter dans la vase avant même d’apaiser sa soif à l’auge du puits.

Au pâturage, il vit en bonne intelligence avec les Boeufs, les Anes et les Chevaux. Pour ami, il a l’oiseau des Buffles, le textor erythrorhyncos - traduction littérale : le tisserand à bec rouge – qui, perché sur son dos, le débarrasse de la vermine ; pour ennemi, une espèce de mouche venimeuse, au nom aussi imagé, probablement, qui, les soirs d’été, s’attaque à la plupart des animaux domestiques, les affole par ses piqûres au mufle et cause quelquefois leur mort. Afin de préserver leurs troupeaux, les gens du pays allument de distance en distance, dans le pacage et la steppe, de grands feux de fumier qui durent toute la nuit. Les bêtes sont accoutumées à recourir elles-mêmes au remède : aussitôt qu’un Buffle ou un Cheval se sent piqué, il se dirige à toute vitesse, aiguillonné par la douleur, vers le feu le plus rapproché, expose à cette fumée âcre la partie du naseau où s’est attaché l’insecte et lui fait ainsi lâcher prise, en prévenant par une sorte de cautérisation l’effet du virus. On se figure le tableau. Le charme des claires nuits d’Orient, l’ampleur confuse de l’horizon, les oppositions d’ombres et de lumières, les silhouettes désordonnées des animaux réfugiés autour de la fournaise, la tête dans le feu, râlant, bondissant, en furie, tout donne à cette scène nocturne un caractère saisissant, vraiment fantastique ; on peut en croire sur parole M. Lançon : il s’y connaît.

Un autre spectacle curieux, dans un genre différent, est celui d’une troupe de Buffles quand elle traverse à la nage les bras du Danube, les plus vieux portant, assis sur leur front et les mains appuyées aux cornes, deux ou trois marmots qui trouvent ce véhicule très commode pour passer l’eau sans mouiller leurs guenilles. Quel joli pendant réaliste à la légende d’Arion, sans la lyre, et à la fable du Singe et du Dauphin, sans la mésaventure finale !

Malgré leur air rébarbatif, les Buffles danubiens ne sont guère farouches. De petits bambins à moitié nus, et munis d’une simple gaule, vont les chercher au pâturage ou dans les mares, les arrachent au repos, les rassemblent et les conduisent à la ferme ou au travail, avec autant d’aisance et de sécurité que s’il s’agissait des plus inoffensifs quadrupèdes.

Les indigènes vantent généralement son instinct, sa mémoire, sa finesse d’ouïe et d’odorat. Il dépasse en longévité le Boeuf, le Cheval, et atteint, dit-on, jusqu’à quarante ans. Sa chair a bien un fumet un peu prononcé, mais au demeurant, à ce que m’assure M. Lançon, elle n’est point désagréable ; sèche, on la conserve longtemps : elle se mange crue, découpée en longues lanières qui rappellent vaguement le saucisson d’Arles. On estime sa graisse à l’égal de celle du Cochon ; le lait de la femelle, toujours d’après mon auteur, est très savoureux et s’emploie surtout à la confection d’une espèce de petit fromage fort apprécié là-bas des connaisseurs.

Nous sommes loin, avec l’utile serviteur domestique des populations roumaines et valaques, du ruminant dangereux, sournois, traître et rageur qui se rencontre, à l’état sauvage, dans d’autres climats ; plus à craindre, en Afrique, que le Lion, l’Éléphant ou le Rhinocéros ; redouté aussi aux Indes, où il est l’adversaire souvent victorieux du Tigre, dans les combats de bêtes féroces qui mettent en présence ces deux ennemis.

Pour être absolument complet, j’aurais encore à parler des divers usages de la peau et des cornes de Buffle ; mais la fabrication des peignes et la buffleterie ne sont pas mon affaire. Il suffit de signaler que, par une amère dérision du sort, les dépouilles de ce superbe animal servent également à la coquetterie féminine et au majestueux uniforme du gendarme.        
HENRI DALIVOY.