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28/07/2010

MORT DE LÉON GAUTIER

 

220px-L%C3%A9on_Gautier.jpgLa douloureuse émotion causée par la mort de Léon Gautier a été ressentie bien au delà des limites de notre Société. Personne n'était plus aimé, et, en écrivant ces lignes, nous nous croyons sûrs de n'être démentis ni par ses confrères de l'Institut, ni par les archivistes paléographes dont les trois quarts ont été ses élèves, ni surtout par ses collègues des Archives nationales, qui tous s'étaient habitués à voir en lui un confident dont ils connaissaient à l'épreuve l'amitié, la fidélité, la discrétion. Cette discrétion — c'était chez lui un trait caractéristique — se conciliait avec l'ardeur d'une nature enthousiaste à laquelle il dut en grande partie ses succès de professeur et de vulgarisateur. Aux arides débuts de la paléographie, il savait exciter l'intérêt des auditeurs par des éclaircissements sur tous les sujets mentionnés dans les textes d'étude, par une chaleur d'expression égale à celle qu'il mettait dans ses écrits à commenter nos Chansons de geste. Tout en poursuivant les recherches de la plus austère érudition, celles qu'il entreprit sur les poésies liturgiques, par exemple, il estimait que les savants ne devaient pas travailler pour les seuls savants; continuant le mouvement dont Paulin Paris fut jadis l'initiateur, il s'était donné la tâche de faire connaître aux Français le patrimoine de traditions poétiques, chevaleresques et nationales que contiennent nos épopées du moyen âge. Il y avait réussi : si la Chanson de Roland est aujourd'hui entre les mains de tous les écoliers, c'est à Léon Gautier qu'on le doit.

L'ardeur chez lui était d'autant plus communicative qu'il était impossible de n'y pas reconnaître la bonne foi, qui se manifestait d'ailleurs dans tous les actes de sa vie. Peu de gens ont eu des convictions aussi profondes ; bien peu ont su, au même degré, rendre justice à leurs adversaires. On sait quel respect, quelle amitié même il portait à des hommes qui ne partageaient aucune de ses idées. C'est qu'il était attaché à ses convictions pour elles-mêmes, non pour lui-môme. Jamais savant n'eut moins de vanité; jamais homme ne fut plus modeste. Il avait tenu à éloigner de ses funérailles tout ce qui pouvait ressembler à un hommage rendu à sa mémoire. Mais le silence qui, par respect pour ses volontés, a été pieusement gardé sur sa tombe, aurait été une injustice s'il eût été prolongé. M. Héron de Villefosse, président de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, l'a rompu le premier, au nom des plus éminents confrères de Léon Gautier, en prononçant devant eux le discours qu'on va lire.

H. -F. D.

« Messieurs,

« La mort, cette année, n'épargne pas notre Académie; elle nous impose de tristes et douloureux devoirs. A peine avons-nous rendu les derniers hommages à notre confrère Edmond Le Blant, qu'un autre est frappé. Léon Gautier, que nous venons de perdre d'une manière si rapide, était encore assez jeune pour que nous eussions le droit de compter sur son activité; il nous a été enlevé en quelques heures, sans que ses plus chers amis aient pu lui donner un témoignage de leur affection, sans qu'ils aient pu lui dire un dernier adieu. Lorsqu'il a senti le moment suprême approcher, il a demandé avec instance qu'aucun discours ne fût prononcé sur sa tombe; votre Président s'est conformé à cette volonté nettement exprimée. Mais il ne nous a pas été interdit d'honorer sa mémoire dans le lieu même de nos réunions. Aussi je voudrais essayer, malgré mon insuffisance, de vous rappeler les étapes de sa carrière scientifique si bien remplie, si féconde; je voudrais dire ici quelques mots de sa vie consacrée tout entière à l'étude, au bien, à la défense de ses plus chères convictions.

« Né au Havre le 8 août 1832, Léon Gautier fit ses études à Laval; il les termina au collège Sainte-Barbe. Entré à l'École des chartes, il en sortit en 1855 avec le titre d'élève pensionnaire. Il fut aussitôt attaché, en qualité de secrétaire, à Francis Guessard, auquel le ministère de l'Instruction publique venait de confier la direction du Recueil des anciens poètes de la France; il accompagna le savant philologue en Suisse et en Italie. C'est à Venise, à la bibliothèque Saint-Marc, qu'il découvrit un long poème, écrit en français par un Italien; il en fît bientôt apprécier l'intérêt et le mérite. Il l'analysa avec soin dans la Bibliothèque de l'École des chartes sous le titre de l'Entrée en Espagne. Il préludait ainsi à ses belles études sur l'origine et l'histoire de notre littérature nationale auxquelles il devait attacher son nom.

« Nommé archiviste de la Haute-Marne à la fin de l'année 1856, il occupa ce poste pendant deux années. Le 1er mars 1859, il entrait aux Archives nationales, où il resta pendant trente-huit ans, consacrant ses forces et son activité à classer, à faire connaître et apprécier les richesses de ce grand établissement scientifique. En 4893, il y remplaça notre regretté confrère Siméon Luce, comme chef de la section historique.

« Ses principaux travaux se rapportent à la poésie liturgique, à l'histoire littéraire, à la paléographie.

« C'est sur les bancs de l'École des chartes qu'il écrivit ses premiers Essais sur la poésie liturgique au moyen âge : tel était le titre de sa thèse. Il avait conçu le projet de faire un travail d'ensemble sur les proses, les tropes, les offices rimes. Il voulait écrire l'histoire de cette poésie et en rassembler une collection vraiment complète, où les chants de toutes les églises de la catholicité, réunis les uns à côté des autres, donneraient à l'ouvrage un caractère réel d'universalité. Ce projet a été réalisé par la publication des Œuvres poétiques d'Adam de Saint-Victor et par celle de Y Histoire de la poésie liturgique au moyen âge. Dans ce dernier volume, il a traité, d'une manière aussi curieuse que neuve, la question des tropes intercalés au texte pontifical de la liturgie catholique, il y a fait connaître dans les menus détails la nature, l'origine et les vicissitudes de ces morceaux d'office auxquels est liée si intimement l'histoire de la poésie latine, celle de la musique et du théâtre au moyen âge. Ces recherches, tout à fait originales, sont présentées avec la chaleur d'exposition dont il avait le secret; il a suivi pas à pas les développements des tropes; il a montré comment en étaient sorties les proses, puis les petits poèmes satiriques que les élèves des moines chantaient pendant les récréations. C'est par l'étude laborieuse des manuscrits qu'il est arrivé à mener à bien cette œuvre d'érudition aussi instructive qu'intéressante. Il fallait tout son talent, toute son ardeur, toute sa critique impartiale pour traiter avec succès un sujet aussi ardu et pour montrer quelles ressources offrent les monuments liturgiques à ceux qui veulent apprécier l'esprit et pénétrer dans les habitudes de la société religieuse du moyen âge.

« Ses travaux sur l'histoire littéraire sont les plus connus; ils lui ont valu à diverses reprises les plus hautes récompenses académiques. Léon Gautier a eu une bonne fortune, rare pour un érudit, celle de voir le succès de ses livres; il le doit surtout à la chaleur communicative et à la clarté de son style. Son plus vif désir était d'exprimer ses idées d'une manière heureuse et agréable. Il ne méprisait pas la forme pour ne s'occuper que du fait. On lui a quelquefois reproché son ardeur et son enthousiasme, mais, sans ces puissants mobiles, il n'aurait pas entrepris les œuvres qu'il nous laisse, il n'aurait pas rendu d'aussi notables services à la science. « L'histoire littéraire, disait-il, touche « par trop de côtés à la littérature, à l'art lui-même, et par conséquent à « toute notre âme, à toutes nos idées, à tous nos sentiments. Gomment « voulez-vous que je lise Aliscamps sans m'émouvoir très vivement, com- « ment voulez-vous que j'en parle sans cette sorte de frissonnement qui « donne au style un éclat et une chaleur naturels? » Le premier volume des Épopées françaises parut à un moment où on n'avait encore, dans le public lettré, que des notions très vagues sur notre ancienne littérature. L'histoire de notre poésie épique est une matière singulièrement complexe, et, sans un plan très clair, elle serait tout à fait ténébreuse. C'est un des grands mérites de Léon Gautier d'avoir apporté l'ordre et la clarté dans ce chaos. Il a su résumer et vulgariser sous une forme nouvelle tous les travaux qui avaient eu pour objet la littérature épique de la France; il a complété ces travaux par le résultat de ses propres recherches. En publiant cet important ouvrage, Léon Gautier a su séduire et entraîner beaucoup d'esprits curieux qui, pour entrer dans l'étude de notre littérature nationale, avaient besoin d'y être introduits par un initiateur convaincu et passionné. A deux reprises, notre Académie lui en témoigna toute sa satisfaction : elle lui accorda le second prix Gobert pour le tome Ier et pour la première partie du tome II; en 1868, elle lui décerna le grand prix Gobert après la publication du tome III. Elle lui tendait déjà les mains.

« Mais ce qui a rendu le nom de Léon Gautier presque populaire, c'est le texte définitif qu'il a donné de la Chanson de Roland. Sa connaissance approfondie de nos chansons de geste et de leur destinée, ses beaux travaux sur nos épopées nationales le désignaient pour accomplir cette tâche. Il lui appartenait de faire entrer pour ainsi dire dans le domaine public un monument qui représente avec une réelle supériorité cette littérature épique qui s'est produite avec tant de fécondité dans la France du moyen âge, et, par la France, dans l'Europe entière. Déjà bien des éditions en langage moderne en avaient été publiées. Mais il y avait encore quelque chose à ajouter pour en compléter l'étude, pour en faciliter et pour en répandre la connaissance. Grâce à lui, le chef-d'œuvre épique du xie siècle, connu pendant longtemps des seuls érudits et de quelques curieux, est aujourd'hui étudié dans nos écoles; les gens du monde peuvent le lire; le vieux français a conquis sa place dans les programmes classiques. Plus de vingt-cinq éditions attestent le succès toujours croissant de la Chanson de Roland, que Léon Gautier, dans son enthousiasme, plaçait à côté de l'Iliade, peut- être avec un peu d'exagération.

« L'Académie des inscriptions et belles-lettres récompensa ce grand labeur et ces efforts en 1873 par le second prix Gobert; l'Académie française, en 1875, accorda au même ouvrage le prix triennal fondé par M. Guizot.

« Gomme suite et complément de ses précédents travaux, Léon Gautier fit paraître en 1884 une étude des mœurs du moyen âge d'après les documents poétiques ; il l'intitula la Chevalerie. L'institution même est peinte, dans ce beau livre, en faisant vivre à nos yeux un de ses représentants; la chevalerie est résumée tout entière dans l'histoire d'un chevalier. Depuis la naissance jusqu'à la mort, chaque épisode de la vie du chevalier donne lieu à des éclaircissements nombreux et sûrs, à une foule de détails précieux empruntés aux textes que Gautier connaissait si bien. Un souffle de sincérité anime cette peinture de la vie du moyen âge; la délicatesse et l'élévation des pensées y dominent; un style net et coloré, d'une originalité particulière, y rehausse l'abondance de l'érudition. Le texte est éclairci par des figures techniques bien choisies, et le cadre restreint adopté par Fauteur, la seule époque de Philippe- Auguste, lui permet d'apporter une précision particulière dans l'étude des monuments dont il est difficile de donner une idée plus juste et plus complète. L'Académie française lui décerna pour cet ouvrage le grand prix Gobert. — Peu de savants ont reçu de l'Institut, avant de lui appartenir, d'aussi éclatantes marques de sympathie, tant de témoignages d'estime !

« Je ne puis énumérer ici tous les titres qu'il s'était acquis à la bienveillance de notre Académie, par ses recherches incessantes et par ses beaux travaux. J'ai rappelé les principaux. Il fut élu le 18 février 1887 à la place laissée vacante par le décès de Natalis de Wailly, qui l'avait désigné lui-même à vos suffrages, et dont la recommandation émue fut comme le testament académique de l'un des hommes qui ont le plus honoré notre Compagnie.

« II me resterait à dire un mot de ses travaux paléographiques. Il me semble qu'ils peuvent être confondus avec son enseignement. Pendant plus de vingt-cinq ans, il a été titulaire du cours de paléographie à l'École des chartes, et il s'y est montré tout à la fois érudit et éloquent. Il avait la passion du professorat; il possédait un don particulier pour conquérir l'affection de ses élèves. Par son entrain, par sa verve, par son dévouement, il les empêchait de se décourager. Que de jeunes gens, rebutés tout d'abord par les premières difficultés de Ja paléographie, ont été ainsi soutenus par sa parole d'apôtre, et, entraînés par la chaleur et par la conviction de leur maître, ont continué des études dans lesquelles ils sont devenus des maîtres à leur tour! Il leur communiquait son enthousiasme pour la littérature du moyen âge; il savait les initier d'une façon vive et agréable à des travaux nouveaux pour eux et absolument ardus. Je ne crains pas d'affirmer que Léon Gautier est un des hommes qui ont le plus contribué à former des paléographes et des érudits.

« II a pris rarement la parole au milieu de nous. A voir l'attitude tranquille et recueillie qu'il conservait pendant nos séances, qui aurait pu deviner l'éloquence passionnée dont il était doué et dont il savait se servir d'une manière si profitable dans son enseignement? Son cœur débordait de bonté, de tendresse et de chaleur; on le sentait au ton vibrant de sa voix; on le lisait dans ses yeux; on le devinait dans la façon dont il parlait de ce qui lui était cher. Pendant toute sa vie, il a hautement affirmé ses sentiments religieux ; il revendiquait avec orgueil les titres que lui avaient valus ses écrits pour la défense delà foi catholique. Mais sa religion n'était pas intolérante; ses amitiés et ses admirations en sont la preuve.

« II meurt en pleine possession de son talent, travaillant toujours, au moment même où il venait d'achever un nouveau livre, complément de ses Épopées françaises, la Bibliographie des Chansons de Geste. « Ce « n'est pas sans quelque, tristesse et mélancolie, dit-il dans la préface, « que nous disons adieu à des études qui ont charmé et rempli tant « d'années de notre vie. Peut-être avons-nous fait mieux connaître et a aimer plus vivement notre Épopée nationale et par elle notre France. « C'est notre vœu le plus cher et ce serait notre plus chère récompense! » II venait d'écrire ces lignes où, comme toujours, déborde son cœur, mais entre lesquelles on lit ses tristes pressentiments. Quand la mort est venue le prendre, elle ne l'a pas surpris. Il Га vue venir avec le calme profond et la parfaite résignation d'un chrétien. « Le jour de la Saint-Louis, fête du pieux roi qui, comme lui, aima si passionnément l'Église et la France, il s'est éteint, plein de sérénité, dans les bras de la fidèle compagne qui avait partagé avec lui les bons et les mauvais jours, laissant à ses enfants l'exemple d'une vie noble et .simple, utile à la science et au pays. »

(Bibliothèque de l'école des chartes, 1897, tome 58)

 

Ouvrages de Léon Gautier réédités:

16/06/2010

La littérature catholique et nationale

 

(Léon Gautier, Editions Saint Rémi)

 

G2-84519-957-0.jpgCet ouvrage de Léon Gautier est conçu pour faire redécouvrir aux Français modernes le patrimoine historique, artistique, littéraire et religieux de notre pays depuis le moyen âge.

 

Ce patrimoine a été fortement méconnu et dénigré par les écrivains de la « Renaissance ».

« Ce sera l’étonnement de l’équitable postérité que nous ayons, à l’aurore de notre histoire nationale, possédé de tels historiens, et que nous ayons mis, durant trois siècles, tant d’ingratitude à les oublier. Je ne pense pas qu’aucune nation ait jamais été ingrate à ce point, et c’est un des crimes de la Renaissance. Les Renaissants, en réalité, ont été de grands révolutionnaires. Le caractère propre du révolutionnaire est de faire table rase de tout ce qui l’a précédé. C’est ainsi que Ronsard a biffé le moyen âge ; Malherbe, Ronsard ; Descartes, saint Thomas et dix siècles de philosophie religieuse. « Le monde, se sont dit tous ces orgueilleux, le monde commence avec nous, et il faut tout faire à nouveau. A l’œuvre ! » C’est ainsi qu’en France on dédaigne depuis trois cents ans tous ses devanciers. On eût bien fait rire Boileau, si on lui avait parlé d’un certain Villehardoin et si l’on avait eu la témérité de comparer cet inconnu à Hérodote. Fi donc ! Un Français valoir un Grec ! A d’autres. Il était axiomatique qu’avant Villon (pourquoi Villon ?) la littérature française = zéro. » (page 64)

 

Ce ne fut qu’au XIX ème siècle que des auteurs chrétiens ont réussi à les sortir de l’oubli.

«  Ceux qui méprisent le XIXème siècle doivent souvent se trouver dans l’embarras. Ils ne peuvent, en définitive, lui refuser certaines grandeurs que les autres siècles n’ont pas connues. C’est nous, gens de ce temps trop méprisé, qui avons été pieusement recueillir les reliques littéraires des siècles chrétiens : c’est nous qui les avons rendues à la lumière et à la gloire ; c’est nous qui avons réparé les dédains de Boileau et de Voltaire. Je me souviens en ce moment de ce passage incomparable du Prologue de la loi salique où il est dit de nos pères les Francs : « C’est cette nation qui, forte et courageuse comme elle était, a rejeté vigoureusement de sa tête le joug odieux des Romains, et qui, après avoir reçu le saint baptême a recueilli les corps des martyrs que les Romains avaient consumés par la flamme et tranchés par le fer. Et elle les a enchâssés dans l’or et dans les pierres précieuses. » C’est exactement ce que notre siècle a fait pour les poètes et les historiens du moyen âge. » (pages 64-65)

 

Dans le domaine religieux, comment ne pas évoquer la figure de Saint Thomas d’Aquin :

«  Aucun génie n’a jamais paru que l’on puisse mettre au-dessus de saint Thomas ; aucun génie n’a jamais été plus influent et n’a entraîné plus de siècles dans son orbite. Il a tout embrassé, tout étreint dans les bras de son génie. Il a tout vu, et c’est l’esprit le plus catholique, c’est-à-dire le plus universel qui ait peut-être jamais brillé, dans le ciel de l’Eglise. Son raisonnement est serré, et nul ne peut lui échapper. Il met le genou sur la poitrine de tous les adversaires de la Vérité, et c’est un poids invincible qui les étouffe. Son argumentation impitoyable se déroule ; il marche, vainqueur, de syllogisme en syllogisme, de déduction en déduction, de corollaire en corollaire. » (page 68)

 

La « Renaissance » est, quant à elle, justement rabaissée :

« Lorsqu’on raconte l’histoire de la Renaissance, on a toujours l’air de raconter une légende, et, qui pis est, une légende invraisemblable. »

 

« Qu’un peuple, que tout un groupe de peuples ait soudain renié avec horreur tout son passé, toute son histoire, toutes les idées et toutes les traditions de ses pères pour remonter avec une sorte de volupté fébrile et d’avidité maladive vers des peuples qui avaient vécu mille, quinze cents, deux mille ans auparavant, et qui n’avaient de commun avec lui ni la religion, ni la philosophie, ni la politique, ni aucune idée vraiment fondamentale ; que des races chrétiennes se soient tournées avec des cris de désir, d’admiration et d’amour vers les races les plus obstinément païennes et leur aient emprunté d’un air suppliant toutes leurs institutions, toute leur littérature et tout leur art ; que des pays libres aient adopté avec ardeur, avec enthousiasme, le césarisme qui leur venait de Rome ; que des nations où le servage était depuis longtemps si singulièrement adouci, se soient éprises de ces nations antiques qui pratiquaient si passionnément l’esclavage ; qu’on ait, en une seconde, oublié mille ans de vie chrétienne ; qu’on ait regardé comme non avenu tout ce qui s’était passé dans l’Occident catholique depuis la conversion de Constantin ; qu’on ait admis enfin, oui, universellement admis, que, durant le millénaire du moyen âge, sous le règne de l’Eglise, il n’y avait pas eu un seul penseur, un seul écrivain, un seul artiste digne de ce nom…, véritablement cela passe tout ce qu’on peut imaginer, et les Mille et une Nuits sont plus vraisemblables.

C’est cependant ce que l’Italie a vu au XVème siècle, et nous au XVIème. » (page 70)

 

L’exemple de Ronsard et assez représentatif de l’esprit de la Renaissance :

« En poésie, le révolutionnaire s’appelle Ronsard. C’est un grand, un puissant, un charmant esprit, qui était digne de transformer notre littérature nationale au lieu de la tuer. Il fut entraîné par un torrent qu’il eût dû contenir. Nul n’a plus naïvement ignoré ou oublié le moyen âge. Je pense qu’en vérité il ne savait pas s’il y avait eu quelque intervalle entre l’antiquité païenne et le règne du christianisme. Il chante si volontiers les dieux antiques, que l’on peut s’imaginer qu’il y croit. Il a des odes, il a des hymnes, il a des épodes, des strophes, des antistrophes. Il a même un poème épique. Il faut lire ce poème pour savoir quelles ont été la largeur, la hauteur et la profondeur de ces idées nouvelles ; mais on croirait difficilement aujourd’hui que l’on ait pu jadis aller si loin. Cette résurrection du paganisme est si complète, si absolue, si ingénue, qu’on est stupéfié de tant d’audace et surtout de tant de succès. Un jour Ronsard écrivit ces quatre vers qu’on ne saurait trop citer :

 

Les Français qui mes vers liront,

S’ils ne sont et Grecs et Romains,

En lieu de ce livre, ils n’auront

Qu’un pesant faix entre leurs mains(1).

 

C’est l’épigraphe naturelle, non seulement de toutes les œuvres de Ronsard, mais de toutes celles de la Renaissance. Il fallait se faire grec ou romain : tout était là. » (page 73)

 

Avec Rabelais, nous passons du dénigrement et de l’oubli du patrimoine du moyen âge à l’exaltation des instincts les plus bas :

« Rabelais est pleinement le littérateur du ventre et des ventrus. Personne peut-être n’a jamais eu tant d’esprit, et personne n’a pris autant de plaisir à traîner cet esprit dans une boue plus laide. Ce Rabelais est une sorte de Voltaire réaliste qui jette de la fange (et quelle fange !) sur tout ce qu’il y a de sacré ici-bas. On n’a jamais aimé à ce point l’ignoble, les odeurs mauvaises, les sales spectacles, les laideurs physiques et morales. Aimer Rabelais, c’est le signe d’un esprit qui n’est pas et qui ne sera jamais élevé. Cette lecture abaisse, avilit, dégrade : c’est un châtiment, et, ce n’est pas une leçon. Cet homme a peut-être haï l’Eglise autant que Voltaire lui-même ; il n’en a saisi, il n’en a fait voir que les abus passager ; il a fermé les yeux à la Beauté éternelle. Il n’a cessé de cracher sur sa mère. C’est par milliers qu’il a perdu les âmes. Son livre est vivant, d’ailleurs, mais d’une mauvaise vie ; on y respire la mauvaise senteur d’une volupté qui n’est même pas élégante. Tout aussi séparatiste que Montaigne, il est venimeux jusque dans son indifférence, et dévoré contre la Vérité d’une passion que n’a jamais connue l’honnête et spiritualiste auteur des Essais. S’il fait rire, c’est d’un méchant rire, et sa gaîté même a quelque chose de lugubre. Entre tous les hommes de la Renaissance, nul peut-être n’a été chez nous aussi loin que lui ; nul aussi n’a plus brutalisé notre langue. Son vocabulaire est plus nouveau encore que celui de Montaigne ou de Ronsard, et il semble qu’il ne veuille rien devoir à ce Moyen Age dont il déteste toutes les institutions et toutes les idées. Encore est-il possible qu’il se serve de ces mots rajeunis pour se moquer de son public : on ne sait jamais s’il est sérieux, et réellement il n’y a de sérieux en lui que son ironie et sa haine… » (pages 77-78)

 

Après avoir dressé ces constatations, Léon Gautier en vient à des suggestions importantes, véritable plan d’attaque, pour que la France retrouve pleinement son âme.

« Ainsi procéderont, n’en doutons pas, tous les professeurs de seconde : ils ouvriront le Roland, le liront chaudement à leurs élèves et le leur commenteront historiquement. C’est la vraie, c’est la seule méthode. Et ce que les élèves devront principalement constater dans ce cher vieux poème, c’est l’existence de notre France, c’est son existence certaine, évidente, glorieuse, il y a huit cent ans et plus. Il faut déclarer une guerre mortelle à cet odieux paradoxe qui circule encore dans nos collèges et ailleurs : c’est que notre France a commencé en 1789. tant qu’il nous restera une goutte de sang dans les veines et un souffle au corps, nous protesterons contre cette dangereuse sottise. C’est avec l’étude, c’est avec l’amour de leur ancienne littérature que les nations voisines et, en particulier, l’Allemagne, se sont créé une « conscience nationale » et sont arrivées à ce qu’elles possèdent aujourd’hui de puissance et d’unité. Au milieu de nos déchirements politiques, imitons-les : que la vieille France soit le terrain commun où toutes les âmes se rencontrent, o`tous les partis se réconcilient. Les plus ardents révolutionnaires, s’ils sont Français, ne sauraient trouver mauvais qu’au lieu de prêter à la France une mesquine durée de quatre-vingts ou de cent années, nous lui assurions très authentiquement une antiquité de quatorze siècles. Achevons de les convertir, en leur faisant de la France d’antan une peinture vraiment scientifique et qui n’ait rien d’outré : montrons-la puissante et rieuse, aimable et forte, satirique et guerrière ; tenant fièrement la première place dans la magnanime entreprise des croisades ; jetant ses enfants, par cent milliers, sur toutes les côtes de la Méditerranée qui n’a jamais mérité comme alors le nom de lac français ; fondant tour à tour l’empire franc de Constantinople, le royaume franc de Jérusalem, le royaume franc de Chypre ; illustre dans la poésie et dans l’art, en même temps que dans la guerre ; imposant, longtemps avant Dante, sa littérature et ses héros à toute la chrétienté occidentale ; peuple chanteur, railleur, gouailleur, et qui, avec tout cela, savait être pieux jusqu'à l(héroïsme et chrétien jusqu'à la sainteté, au demeurant le premier peuple du monde. » (pages 286-287)

 

Un ouvrage passionnant qui nous fait redécouvrir les richesses fabuleuses de notre histoire littéraire et artistique.

 

<!--[if !supportLists]-->(1)<!--[endif]-->Œuvres de Ronsard (Editions Huon, I, 670)

 

 

 

Jean de Saint-Herbot

 

Ouvrage disponible aux Editions Saint Rémi

15/06/2010

Léon Gautier

Léon_Gautier.jpgÉmile Théodore Léon Gautier, connu sous le nom de Léon Gautier (né le 8 août 1832 au Havre - mort le 25 août 1897 à Paris) était un historien de la littérature et archiviste français du XIXe siècle.

Léon Gautier fit ses études à l'École des chartes de 1852 à 1855 et fut nommé, à sa sortie de l'école, archiviste du département de la Haute-Marne (1856). Dix ans plus tard, il devint conservateur aux Archives impériales. En 1871, il fut nommé professeur de paléographie à l'École des chartes. Il y poursuivit son enseignement pendant plus de vingt-cinq ans, jusqu'à sa mort en 1897.

Ses travaux scientifiques furent consacrés à l'histoire de la poésie épique du Moyen Âge en France, à la chevalerie et à la paléographie. Il est notamment l'auteur d'une édition de la Chanson de Roland (texte critique), devenue classique (1872). Il écrivit de nombreux articles sur la littérature, son histoire et ses polémiques dans divers journaux et revues.

Il fut élu membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres en 1887 et devint chef de la section historique des Archives nationales en 1893.

 

Bibliographie Sommaire:

  • Œuvres poétiques d'Adam de Saint-Victor (1858/59),
  • Les Épopées françaises (1865/68),
  • La Chanson de Roland (texte critique, 1872),
  • Portraits contemporains et questions actuelles (1873),
  • La Chevalerie (1884),
  • Histoire de la poésie liturgique au Moyen Âge: les tropes (1886),
  • Portraits du XIXe siècle I. Poètes et romanciers, (1894/95)
  • Portraits du XIXe siècle. Historiens et critiques, (1894/95)
  • Portraits du XIXe siècle. Nos adversaires et nos amis, (1894/95)
  • La Littérature catholique et nationale (1894)
  • Bibliographie des chansons de geste (1897).

(Source: Wikipédia)

Rééditions récentes: