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20/02/2013

Le renne

 
Ce texte est tiré de l'ouvrage « Les Animaux chez eux » illustré par Auguste Lançon (1836-1887) paru chez L. Baschet à Paris en 1882. Nous le publions à titre de curiosité littéraire.


Si Buffon a été le plus éloquent des naturalistes, il est loin d’en avoir été le plus juste.

Quant il a affirmé que le Cheval est la plus belle conquête de l’homme sur les animaux, il ne parlait sans doute que des pays tempérés qu’il connaissait, mais l’Éléphant, en Asie, le Chameau, en Afrique, le Renne chez les populations du Nord, ne sont pas pourtant des conquêtes qu’il faille dédaigner.

Les services réunis que rendent chez nous le Cheval, l’Ane, le Mulet, le Boeuf, la Vache, la Chèvre et la Brebis, le Renne les rend aux malheureuses populations qui vivent en Laponie et dans tout le nord de la Sibérie. Ajoutons que partout où il vit à l’état sauvage, il constitue un gibier précieux et un aliment de haut goût.

Tous les hardis navigateurs qui ont affronté les froids intenses des régions polaires, tous les vaillants explorateurs qui n’ont pas craint de s’engager dans ces contrées déshéritées, incultes, presque partout désertes, où le froid règne en maître pendant les trois quarts de l’année, où les nuits d’hiver durent trois mois, sans qu’un rayon de soleil vienne se montrer à l’horizon, ont rapporté un souvenir attendri de ce bel animal, qui semble avoir enfermé dans son regard si doux une partie de la tristesse des paysages au milieu desquels il est appelé à vivre.

Le Renne est fait pour les régions polaires : le froid est son élément et quand un caprice humain le fait changer de climat, il s’étiole et meurt sans pouvoir jamais se reproduire.

Les Lapons, les Samoyèdes et les Tschoutsches qui vivent au nord de la Sibérie, ont utilisé les Rennes, s’en sont fait des amis, et ont trouvé en eux les plus utiles des auxiliaires. Par une anomalie inexplicable, les Esquimaux, qui semblent être de la même race et qui habitent les mêmes régions glacées dans le Groënland ou dans le nord du nouveau continent, n’ont jamais vu en eux qu’une proie désirable et les poursuivent ardemment sans songer à les domestiquer. C’est ainsi que dans les contrées tropicales on voit l’Éléphant soumis à l’homme, en Cochinchine, à Siam, à Ceylan, dans les Indes, tandis qu’il ne vit qu’à l’état sauvage dans tout le vaste continent africain.

Qu’il se trouve à l’état domestique, ou qu’il paisse à l’état sauvage dans les arides steppes qui s’étendent au-delà du cercle polaire, le Renne constitue pour les populations déshéritées de ces régions maudites la plus précieuse des captures. Tout chez lui est utilement employé : ses bois superbes que terminent de larges empaumures, ses durs sabots, sa chaude fourrure doublée d’un épais duvet, sa peau, ses nerfs, ses os, sa chair qui constitue un aliment substantiel.

Mais c’est surtout à l’état domestique et comme animal de trait qu’il rend les plus éminents services. Le Renne apprivoisé est attelé à ces naïfs traîneaux que les Lapons appellent des pulka. Rien de plus pittoresque et de plus primitif que ces véhicules sur lesquels le maître s’aventure à d’énormes distances sur les glaces de l’Océan ou dans les plaines couvertes de neige durcie.

Qu’on se figure une sorte de léger canot d’environ deux mètres de long, qu’on recouvre parfois de peaux de Renne ou d’Ours blanc, afin de garantir le voyageur contre les rigueurs des hivers polaires. La quille de ce singulier équipage est posée sur deux billes de bois poli, façonnées en forme de patins. C’est là que s’assied le maître du véhicule quand son Renne a été attelé et c’est ainsi qu’il franchira en une journée des espaces que ne pourrait parcourir le meilleur cheval.

L’attelage n’est pas plus compliqué que le traîneau. Un seul Renne le compose : une mince bande de cuir lui sert de collier et lui prend les épaules ; une courroie attachée à un petit plastron posé sur la poitrine passe entre les jambes de l’animal et se relie à un anneau fixé à l’avant du traîneau. Quant aux guides, elles sont remplacées par une lanière de peau de phoque nouée à l’andouiller de gauche du bois de la bête. C’est avec cela et à l’aide de la voix que le voyageur guidera son Renne, hâtera ou ralentira sa course.

Voilà le Lapon parti : il sera peut-être plusieurs jours en route et il emporte avec lui sa maigre pitance. Le Renne dévore l’espace, le traîneau glisse silencieux sur la surface polie de la plaine glacée ; on n’entend que le bruit cadencé des sabots qui frappent le sol et s’entrechoquent.

Tout à coup on s’arrête, l’homme saute à terre, il renverse son léger pulka dont les patins dépolis commencent à glisser moins aisément ; il verse dessus de l’eau qu’il a eu soin de conserver de façon à prévenir sa congélation ; quelques minutes d’exposition en plein air suffisent pour la durcir et l’équipage repart au galop et glisse de plus belle sur ses patins restaurés.

Plus loin, nouvel incident. Le Renne a pris un caprice, il refuse d’avancer, cesse d’être docile, se retourne contre son conducteur et le menace de ses andouillers. L’homme n’a pas perdu de temps ; il saute à terre et son traîneau va lui servir de bouclier contre l’aggression de son coursier révolté jusqu’à ce qu’enfin le Renne se soumette et reprenne de bonne volonté sa course rapide.

Ailleurs un obstacle renverse le frêle véhicule que son conducteur relève sans se préoccuper davantage de ce mince incident.

Les Lapons, les Samoyèdes et les Tschoutsches que M. Nordenskiöld, le glorieux voyageur suédois, est allé récemment étudier chez eux, au nord du continent asiatique, ont à peu près la même existence.

Pauvres et déshérités, ils vivent de leur pêche et des produits de leurs troupeaux de Rennes.

Le lait des femelles les aide à élever les enfants nouveaux-nés. C’est un mets substantiel et agréable. Pendant la belle saison on en prépare même des conserves pour l’hiver où il sera moins abondant et où l’inaction forcée de la longue nuit polaire en rendra l’usage plus précieux. Ces provisions de lait prennent le nom de lait glacé et rien de plus simple que leur préparation. Une jatte de lait est posée en plein air hors des tentes ; elle gèle ; ainsi durci, le lait se conservera indéfiniment tant qu’il ne sera pas soumis au dégel. Il deviendra même un article de commerce que le Lapon ira échanger sur les marchés lointains.

Ce lait d’ailleurs peut se transformer en bons fromages ; on en tire du beurre excellent ; grâce à lui les aliments rudimentaires deviendront presque mangeables.

C’est une véritable gourmandise pour ces hommes qui vivent presque uniquement de poisson et boivent à longs traits l’huile de phoque, comme nos paysans boivent le vin, le cidre et la bière.

Là, comme partout où l’homme a réussi à domestiquer les animaux, le Renne viendra lui donner un supplément de ressources culinaires. De temps en temps le maître d’un troupeau ira choisir une victime, et, armé de son couteau, il en plantera la lame en pleine jugulaire.

Le sang s’échappe à flots et tombe en fumant dans le récipient où on le recueille précieusement ; le pauvre animal, stupéfait et terrifié, reste immobile, voit sa vie s’échapper avec la liqueur de ses veines ; bientôt il tremble sur ses jambes, s’affaisse et tombe pour ne plus se relever.

Le rouge liquide est versé dans des outres de peau de phoque et devient pour l’hivernage une précieuse réserve, qu’on mangera les jours de fête.

Nous avons dit que tout dans l’animal mort était utilisé par son maître. La corne de son bois et celle de ses durs sabots sont converties en manches de couteaux et d’outils divers : ses os font des aiguilles, des pointes de flèches et se transforment en harpons pour transpercer le Phoque et même la Baleine ; les nerfs et les intestins servent de cordages pour rattacher entre elles les pièces qui forment les traîneaux et les embarcations ; ils servent aussi de fil pour coudre les vêtements et pour relier les unes aux autres les peaux de Rennes dont ont fait les tentes, ou les peaux de Phoque qui servent d’enveloppe aux légers kayaks. Les excréments eux-mêmes chez les Lapons sont séchés et servent à fabriquer des mottes dont on se chauffera pendant la rude saison.

Ici trouve naturellement sa place une anecdote rapportée par le célèbre professeur Nordenskiöld à son retour du glorieux voyage pendant lequel il a découvert le passage du Nord-Est qui met en communication directe, par la mer Arctique, l’Océan Atlantique et le Pacifique.

Les Tschoutsches, qui habitent les rives de l’Océan glacial au nord de la Sibérie, ne se piquent ni de délicatesse ni d’une extrême propreté. Leurs tentes, fabriquées de peaux de Rennes et formées de deux enceintes concentriques, abritent la famille dans la partie intérieure que chauffent une ou deux lampes puantes garnies d’huile de phoque ; dans la partie extérieure vivent les chiens, parfois même les Rennes, quand ils sont en assez petit nombre pour y retrouver leur place : là aussi, la maîtresse de la maison se livre aux soins du ménage, prépare la cuisine et fabrique les conserves, viande de Renne fumée, chair de Phoque ou d’Ours blanc, maigres légumes consistant en des branches d’angélique ou en des feuilles hachées d’un arbrisseau du genre saule.

Dans l’enceinte intérieure, comme dans l’autre, règnent une malpropreté sordide et une puanteur insupportable pour un odorat européen.

Un jour, le lieutenant de vaisseau Nordqwist, un des officiers du Véga, chargé plus spécialement, pendant les haltes du navire, des études ethnographiques, pénétra dans un village et se présenta à l’entrée d’une de ces tentes. Le visiteur fut reçu avec la plus grande cordialité ; on lui offrit tout ce que l’on supposa pouvoir lui être agréable : un verre plein d’huile de poisson, un foie de Phoque saignant, des tranches de viande séchée au feu.

A ce moment les Tschoutsches jouissaient d’une grande abondance de nourriture ; on allait entrer dans la saison d’hiver et l’on préparait les provisions qui devaient mettre ces pauvres gens à même de traverser sans mourir de faim la longue nuit polaire. Dans la tente extérieure, devant un feu de bois, cuisait de la viande de Renne dans une grande marmite en fonte de fer ; une jeune femme offrit une tasse de ce bouillon à l’officier qui consentit à y porter les lèvres : hélas, ce breuvage sans sel était d’une écoeurante fadeur, M. Nordqwist ne put l’avaler, malgré le désir qu’il avait de se montrer gracieux avec son hôtesse.

Il fut bientôt frappé par un spectacle qui attira toute son attention. Dans un autre coin de la tente, deux hommes dépeçaient un Renne nouvellement tué et en sortaient les entrailles. Près d’eux, une vieille femme accroupie retirait avec soin des intestins de l’animal les matières vertes assez semblables à des épinards qu’ils contenaient et en remplissait un sac de peau de veau marin dans le but de les conserver comme légumes pendant l’hiver.

Le lieutenant suédois ne fut qu’à moitié surpris de cette dégoûtante pratique ; il savait en effet depuis longtemps que les Esquimaux du Groënland considèrent aussi les matières renfermées dans l’estomac du Renne comme une délicatesse gastronomique.

Dans toute la partie des régions polaires où le Renne n’a pas été domestiqué, le Chien le remplace comme animal de trait ; les Esquimaux en élèvent de grandes quantités qu’ils nourrissent tant bien que mal avec les débris de leur pêche ou de leur chasse. De nos jours où l’attention publique s’est tant portée vers les voyages de découvertes au pôle nord, l’expérience a démontré que nulle tentative sérieuse d’aborder ce point mystérieux du globe terrestre ne pourrait avoir lieu sans le secours des traîneaux.

Chaque expédition qui se dirige vers ces redoutables parages se munit de petites barques auxquelles on peut à volonté adapter des roues ou des patins pour les transformer en engins de commotion terrestre.

Bien que le Renne soit un animal appartenant exclusivement aux régions glacées qui s’étendent du cercle polaire arctique jusqu’au pôle, ce sublime instinct dont la nature a doué chaque race dans l’intérêt de sa conservation l’a rendu migrateur. A l’approche des hivers exceptionnels qui doivent rendre incassable la couche glacée qui recouvre les neiges, il s’enfuit vers le sud, comme s’il pouvait prévoir que ses sabots deviendront insuffisants pour mettre à découvert sa maigre pitance.

Une autre précaution hygiénique force les Rennes à ne point passer l’été dans les mêmes lieux où ils ont trouvé leur nourriture pendant l’hiver. Durant la rude saison, ils vont volontiers s’abriter dans les vallées où le froid est moins intense, et où ils trouvent sous la neige la mousse qui constitue leur principale nourriture. Sitôt que les rayons du soleil viendront faire fondre l’enveloppe glacée et que le sol se couvrira d’une robe verdoyante, malgré la perspective des gras pâturages et des plantureuses prairies, le Renne prendra sans hésiter la route des hauts sommets où il aura encore à supporter les rigueurs de la température.

Il sait qu’avec le printemps vont naître des mouches meurtrières.

Ces mouches déposent dans leurs narines leurs oeufs d’où naîtront bientôt des larves dont la présence entraînerait la mort du pauvre animal.

Les Lapons connaissent de temps immémorial ces habitudes de leurs troupeaux ; comme les Rennes, ils se résignent à lever le camp à chaque changement de saison ; la tente dans laquelle ils ont passé l’hiver au fond des vallées abritées, est transportée avec leur pauvre mobilier sur le dos des animaux migrateurs et ils vont l’installer pendant l’été, sur les montagnes où les neiges sont éternelles.

Le Renne est donc utilisé tantôt comme bête de trait, tantôt comme bête de somme. Son maître, qui sait apprécier les services rendus, l’aime et le protège. Pourquoi faut-il que parfois la faim l’oblige à immoler ce précieux et fidèle compagnon ?

A cette cause de destruction, d’autres viennent encore s’ajouter qui prennent naissance dans les superstitions religieuses dont si peu de peuples sont affranchis.

Les Lapons, les Samoyèdes et même quelques Tschoutsches sont nominativement chrétiens.

Les explorateurs ont trouvé au cou de certains d’entre eux des médailles de saints ou des croix affectant la forme adoptée par l’Église grecque.

Mais quel singulier christianisme ils professent ! Ils adorent en même temps que Dieu, le soleil et la lune, croient aux sorciers, aux génies bons ou mauvais, ont des idoles et des grisgris et parfois ils offrent à ces divinités de second ordre, des sacrifices sanglants où le Renne sert de victime.

Le 17 mai 1879, le lieutenant Palander, commandant du navire le Véga, partit accompagné du docteur Kjellman, avec un traîneau, quatre Européens et un indigène guide, pour aller visiter un campement de Tschoutsches et essayer de leur acheter de la viande de Renne fraîche.

Sur une hauteur située à quelques centaines de mètres de distance, on voyait paître un troupeau composé d’une cinquantaine de ces animaux ; le lieutenant Palander et ses compagnons, espérant que les Tschoutsches arriveraient à composition, acceptèrent l’hospitalité qui leur était offerte, ils soupèrent avec leurs hôtes et couchèrent comme eux sur des peaux de Rennes dans la tente intérieure.

Après une nuit passée à peu près sans sommeil, ils se levèrent à l’aurore, et, quand ils sortirent de la tente, tous les Rennes arrivèrent en troupe serrée. En tête, marchait un vieux mâle dont la tête inclinée sous le poids de son vaste bois, semblait succomber sous les honneurs. Il s’approcha de son maître qui lui-même avait fait quelques pas pour aller à la rencontre du troupeau. L’animal lui témoigna à sa façon son amour et sa reconnaissance en frottant son nez contre ses mains. Les autres Rennes se tenaient en ligne pendant ce temps comme l’équipage d’un navire de guerre qui va se faire passer en revue par son commandant. Le propriétaire se présenta ensuite devant chaque animal, lui permettant de frotter le nez contre ses mains. Lui, de son côté, prenait le Renne par les cornes et l’examinait soigneusement. Cette revue terminée, le troupeau entier fit un demi-tour au signal de son maître et retourna, en rang serré, le vieux Renne en tête, au pâturage de la veille.

Ce spectacle fit sur les explorateurs une excellente impression. Ils constatèrent avec joie que, malgré sa grossièreté et son ignorance, cet homme n’était pas le sauvage cruel et barbare qui abuse de sa force, et montre avec rudesse son pouvoir sur les animaux. C’était le bon maître, bienveillant envers ses bêtes et ayant une parole d’amitié pour chacune.

M. Palander renouvela vainement sa demande d’achat d’un Renne par échange, il fallut se résigner à rentrer à bord les mains vides.

A quelques jours de là le lieutenant Nordqwist fut plus heureux ; il obtint du chef d’un autre village un Renne en échange de deux bouteilles de rhum. Il eut de plus l’occasion de voir comment les Tschoutsches  prennent et tuent les animaux. Deux hommes pénètrent au milieu du troupeau. Dès qu’ils eurent trouvé le Renne qu’ils voulaient sacrifier, ils lancèrent à une distance de sept à huit mètres une corde à noeud coulant qui enveloppa les cornes de la malheureuse bête. Celle-ci se jeta en vain de tous côtés pour prendre la fuite, entraînant pendant quelques instants l’homme qui tenait la corde. Pendant ce temps, l’autre ne restait pas inactif ; il se jeta sur le Renne, le saisit par les andouillers, le renversa et le tua d’un seul coup de couteau derrière le garot.

Telles sont les moeurs de ces populations encore peu connues et qui traînent une existence pénible dans les contrées les plus inhospitalières du globe. Ces hommes condamnés à vivre de leur pêche et de leur chasse périraient bien vite si la nature ne leur avait pas donné ce précieux compagnon. Quel que soit l’état arriéré de leur civilisation, ils sont supérieurs à l’Esquimau et au Groënlandais qui n’ont jusqu’ici vu dans le Renne qu’un gibier précieux qu’ils poursuivent avec ardeur et dont ils utilisent les dépouilles. Espérons et souhaitons que les persistantes investigations que les peuples du Nord, Anglais, Suédois, Américains, poursuivent sans cesse à travers cet inconnu géographique, auront pour premier résultat heureux d’enseigner aux peuples qui habitent le nord du nouveau continent à domestiquer le Renne, et à s’en faire un fidèle et précieux allié, comme ont su le faire les habitants de l’ancien monde.                 

JULES GROS. .

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