Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

18/02/2013

L’Éditeur


par
Élias Regnault



ÉDITEUR ! Puissance redoutable qui sers au talent d’introducteur  et de soutien !  talisman magique qui ouvres les portes de l’immortalité, chaîne aimantée qui sers de conducteur à la pensée et la fais jaillir au loin en étincelles brillantes, lien mystérieux du monde des intelligences ; éditeur, d’où vient que je ne sais de quelle épithète te nommer ? Je t’ai vu invoqué avec humilité et attaqué avec fureur, poursuivi du glaive et salué de l’encensoir ; j’ai vu les princes de la littérature t’attendre à ton lever comme un monarque puissant, et les plus obscurs écrivains te jeter la pierre comme à un tyran de bas étage. Objet d’espoir et de colère, de respect et de haine, comment te qualifier sans injustice et sans préoccupations ? « Ange ou démon, » dois-je t’adorer ou te maudire ? T’appellerai-je notre providence ? mais tu n’es rien sans nous. Te nommerai-je notre mauvais génie ? mais nous ne sommes quelque chose que par toi ? Tu fécondes notre gloire, mais tu en récoltes le prix. Tu es le soleil vivifiant de notre renommée, mais tes rayons dévorants absorbent le fluide métallique des mines que nous exploitons. Nous avons beau nous séparer de toi, nous tenons à toi par tous les points. Nous avons beau vouloir secouer ton joug, nous sommes liés à la même destinée ; car si tu n’es pas le dieu de la littérature, tu en es au moins le souverain pontife.

D’où naissent donc ces graves dissentiments qui entraînent l’écrivain et l’éditeur à des guerres plus que civiles, plus quam civilia bella ? D’où vient qu’on oppose l’un à l’autre deux éléments qui vivent l’un par l’autre ? Singulière bataille, lutte étrange où les adversaires ne peuvent se combattre qu’en se prêtant mutuellement secours, où l’un ne saurait triompher sans partager les désastres de la défaite !

La véritable puissance de la littérature est dans l’accord de l’écrivain et de l’éditeur. Les séparer, c’est mettre en opposition  l’âme et le corps, l’esprit et la matière. Ce fut donc une pensée malheureuse qui appela les gens de lettres à se coaliser pour combattre la librairie. N’est-ce pas en effet une dissociation plutôt qu’une association ? n’est-ce pas une réminiscence de la vieille révolte des membres contre l’estomac ? Le Mont Sacré s’est transporté dans les salons de Lemardelay, et la sagesse du dix-neuvième siècle appelle en vain son Ménénius.

Toutefois, il faut qu’ils en conviennent, les éditeurs ont peut-être provoqué cette guerre. Si les exigences de l’amour-propre y sont pour quelque chose, l’avidité de la spéculation y entre pour beaucoup. Que l’éditeur se vante d’être le banquier du talent, c’est un rôle dont on ne saurait lui contester la grandeur. Mais souvent aussi il en est l’usurier ; et comme dans ce genre d’escompte il ne peut y avoir de taux légal, il ne sait pas reculer devant les bonnes occasions. Qu’il ne s’étonne donc pas que de temps à autre ses victimes se révoltent. Que surtout il se persuade que si, dans la hiérarchie littéraire, il est quelque chose de moins qu’un écrivain, il doit être, dans la hiérarchie industrielle, quelque chose de plus qu’un commerçant.

Peut-être aussi les hommes de lettres sont-ils trop préoccupés du souvenir des jours tranquilles que coulaient leurs prédécesseurs sous le patronage généreux de quelque puissant Mécène. Aujourd’hui que le grand seigneur n’est plus, la république des lettres voudrait en transmettre les charges à l’éditeur, sans toutefois lui tenir compte des honneurs. On sait bien qu’à ce Mécène on ne pourrait guère dire :

        Atavis edite regibus ;

mais on souscrirait volontiers au vers suivant :

        O et præsidium, et dulce decus meum !

Et cependant, grand Dieu ! que voulez-vous attendre d’un Mécène qui a des échéances ? Songez donc à ce fatal carnet, livre noir du commerçant ; parcourez ces pages chargées de lugubres chiffres et de dates menaçantes. Dans ces pâles hiéroglyphes il y a plus d’un sombre poëme ; et chacun de ces signes peut se transformer en un horrible fantôme qui poursuit le commerçant à son comptoir, l’accompagne à son chevet et lui montre du doigt un chiffre inexorable. Il y a sans doute un démon ennemi du crédit, qui se charge du supplice de ceux qui font des marchés à terme, et attache une angoisse à chaque échéance.

Comment, avec de semblables préoccupations, songer au beau rôle de Mécène ? Le patronage littéraire ne s’exerce que dans les doux loisirs et le superflu pécuniaire, c’est-à-dire dans une béatitude exceptionnelle dont l’éditeur le plus heureux n’approche que bien tard.

N’exigeons donc pas de l’éditeur plus qu’il ne peut nous donner, afin d’être en droit de lui demander tout ce qui nous revient. N’allons pas surtout sanctionner, par un dépit insensé, une guerre ou ridicule ou sacrilége. Que nous offrions la paix ou que nous l’acceptions, il n’y aurait de notre part ni faveur ni concession ; c’est un contrat obligé par la nature des choses.

Toutefois, bien que l’éditeur ne puisse être séparé de la littérature comme agent, il a une personnalité qui lui est propre, une physionomie typique qui lui mérite une étiquette dans les classifications de l’ordre commercial.

L’éditeur est le chef suprême des négociants de la pensée. Mais il est au-dessous de lui de nombreuses hiérarchies assez curieuses à étudier, quoique l’analyse s’embarrasse à saisir les variétés de cette industrie compliquée, où le cumul s’exerce avec ardeur.

Commençons par les plus humbles, les étalagistes.

Qui de nous n’a secoué les livres poudreux étalés en toute saison sur les parapets de la Seine, depuis le quai d’Orsay jusqu’au pont Notre-Dame ? Qui n’a passé de longues heures à fouiller tous les trésors de ces magasins nomades ? à interroger d’un main indiscrète les vivants et les morts qui dorment dans la poussière de ces casiers ? Là, se pressent côté à côte les anciens favoris des dieux et les malheureuses victimes d’une muse inféconde, les gloires de tous les siècles et les héros d’un jour, les immortels et les mort-nés. Là, s’entassent les réputations usurpées, les vanités précoces, les présomptueuses médiocrités et les grandeurs déchues. L’étalage, c’est la vérité, la voix du peuple, l’oracle précurseur de la postérité. Un auteur veut-il connaître au juste ce que vaut son mérite, qu’il aille consulter l’étalage. Qu’il soulève le fils de son intelligence, nu, dépouillé de prestige, maculé par le doigt exterminateur du passant curieux, et qu’il interroge le gardien impassible de toutes ces ruines. Il aura, certes, lieu de se réjouir, si le prix dépasse trois ou quatre fois la valeur du papier au poids ; car il survivra encore quelque chose de sa gloire.

Quant à l’étalagiste, il a toute la physionomie de ces hommes des anciens jours que Walter Scott appelle old mortality, et comme lui il peut être, à bon droit, nommé le conservateur des tombeaux. Sur ses traits amaigris et sillonnés de rides se lisent à la fois la gravité de l’antiquaire, la malice de l’écrivain, et la froideur du commerçant. On dirait qu’il est, comme ses livres, le contemporain de plusieurs siècles. Il y a dans son allure quelque chose de stoïque et de douloureux, de primitif et de blasé. Parmi tous les industriels, il n’en est pas de plus accommodant, de plus inaltérable dans sa patience. Mille indiscrets de tout âge ont déjà bouleversé ses casiers jusque dans leurs plus intimes profondeurs ; d’autres ont marchandé successivement tous les ouvrages de plusieurs rayons, et après lui avoir disputé avec acharnement les maigres profits de l’indigence, ils passent leur chemin sans dépenser une obole. D’autres enfin, s’établissant usufruitiers de sa marchandise, dévorent rapidement toutes les pages d’un gros in-quarto, et improvisent en plein vent un cabinet de lecture où ils ne payent ni à l’heure ni au volume ; et l’étalagiste regarde faire, et ne se plaint pas. Bon vieillard ! c’est toi qui fournis les premiers volumes à la modeste bibliothèque de l’auteur débutant, c’est toi qui offres le dernier asile aux célébrités qui ont trop vécu. Tu ouvres et tu fermes le temple de la renommée ; l’écrivain te rencontre aux deux extrémités de sa carrière ; tu es, en littérature, le premier et le dernier mot du génie, le commencement et la fin de toute chose.

Entre l’étalagiste et le bouquiniste, il y a toute la distance du monde de la poésie à celui de la réalité. Le bouquiniste a un magasin et un commis : il est loquace et pressant, ne souffre pas que vous sortiez de chez lui sans l’achalander, prend sa demi-tasse tous les soirs au café Procope, et se permet d’avoir une opinion.

Le bouquiniste cultive spécialement l’antique, sourit aux parchemins, vénère les Elzevirs, et se fait presque dévot en feuilletant de gothiques missels. Pour qu’un livre ait du prix à ses yeux, il faut que l’auteur soit mort au moins depuis un siècle. Voltaire lui semble bien jeune et Montesquieu bien neuf. Quant aux vivants, il ne les connaît pas et ne veut pas les connaître, ce qui ne l’empêche pas de déplorer sans cesse la décadence du bon goût.

Le bouquiniste se rencontre dans les ventes après décès, après faillite, après disparition. C’est l’oiseau de proie de toutes les infortunes. Il est dans les meilleurs termes avec le crieur du commissaire-priseur, et grâce à cette puissante influence, il se fait adjuger à bon compte les vieilleries de choix.

Il y a des bouquinistes moins primitifs et plus dangereux, qui achètent des livres aux voleurs de profession : mais les plus dangereux encore sont ceux qui acceptent pour quelques sous les livres classiques des écoliers. Les premiers ne font qu’alimenter le vice dont la société peut déjà désespérer ; les autres font germer le vice dans un coeur encore neuf, et l’encouragent à se produire. Suivez ce jeune rhétoricien qui vient de faire argent des maîtres de la science. Soyez sûr que de ce pas furtif il ne s’en va pas chez sa mère. Son coeur n’a plus sa virginité, son corps ne sera pas longtemps pur. Trop heureux si ces dilapidations classiques ne l’entraînent pas à de plus sérieuses tentations, si les faciles plaisirs d’une débauche prématurée ne le conduisent pas des bras d’une courtisane au banc des criminels. Par quelle coupable indifférence souffre-t-on ces entrepôts de larcins dont le moindre mal est de déshonorer la librairie ? Et encore s’ils étaient placés loin des regards de la jeunesse ; s’ils étaient hors de sa portée, le danger serait moindre, car la jeunesse ne court pas au-devant de la honte. Mais, par un infâme calcul, ces repaires environnent les abords des colléges, comme pour railler la pudeur, et offrir à toute heure au vice un facile apprentissage.

Puisque nous en sommes aux plaies de la librairie, hâtons-nous de signaler ces spéculateurs avides, qui s’en vont cherchant partout des confrères malheureux pour leur acheter au rabais leurs plus belles éditions. Frappons à la porte de ceux que menacent des échéances, ces usuriers d’un nouveau genre marquent d’une croix funèbre les ballots précieux, et proportionnant l’escompte au taux des angoisses, ils enlèvent à l’éditeur toutes les espérances de l’avenir. Loups-cerviers de la librairie, ils introduisent la hausse et la baisse dans les oeuvres d’art, et prennent également pour victimes l’éditeur et l’auteur. Celui-ci, en effet, mis au rabais, voit sa réputation compromise, et le public s’accoutume à ne plus l’estimer autant comme intelligence, depuis qu’il est déprécié comme marchandise.

Nous ne nous occuperons pas longuement des commissionnaires, dépositaires et autres courtiers qui vivent de la remise et du treizième. Comme tous les commerçants intermédiaires, ils ont eu leur part dans les réprobations des économistes, qui rejettent tous les malheurs de l’industrie sur les détaillants placés entre le producteur et le consommateur. Ce principe sévère, qui peut être vrai lorsqu’il s’agit des denrées de première nécessité, manque entièrement d’exactitude lorsqu’on l’applique à des productions qui répondent à des besoins intellectuels et à des jouissances idéales. Les besoins physiques se révèlent d’eux-mêmes, et demandent prompte satisfaction ; les besoins intellectuels veulent être provoqués, et il leur faut des excitants pour se développer. Or, ces excitants, en librairie, sont les dépositaires, qui vont réveiller les intelligences paresseuses et ranimer la curiosité languissante. Que de livres passeraient inaperçus sans les efforts savamment combinés du dépositaire ! Que d’ouvrages resteraient circonscrits dans un cercle étroit, s’il ne leur donnait cette circulation active qui fait le succès et multiplie la renommée ! Si l’éditeur rassemble chez lui les sources fécondes de la librairie, les dépositaires en sont les canaux fertilisants qui circulent au milieu du public, et vont lui porter les trésors les plus variés de la littérature.

Il y a des dépositaires qui se bornent à la simple commission, ne prenant la marchandise que lorsqu’ils en ont d’avance le placement. D’autres achètent à leurs risques et périls, et rassemblent, par assortiment, des ouvrages de toutes les époques. C’est à ces derniers qu’il faut appliquer spécialement le nom de libraires.

Le libraire est un négociant en boutique, payant patente, montant la garde et fort peu disposé à faire de l’art pour l’art. Il se vante surtout d’être un homme positif, n’estime que les réalités de la vie, et soutient que la poésie, chose assez méritoire dans un livre, doit être soigneusement écartée des relations sociales. Toutes les puissances de son imagination se concentrent dans une balance de compte, et, analysant la littérature par le Doit et l’Avoir, il juge le mérite par son livre de commandes, et mesure les réputations à l’écoulement de ses ballots.

Du reste, il n’a pas de prétentions littéraires, se soucie fort peu des écrivains, et ne se risque jamais à publier d’autres oeuvres que celles qui sont tombées dans le domaine public. Vivant sous le patronage des gloires toutes faites, il s’écrie qu’il n’y a plus de littérature ; et sans avoir jamais payé de droits d’auteur, il se voile la face en déplorant la cupidité de l’homme de lettres. Au surplus, il est bon de dire que nous peignons ici le libraire de la vieille souche. Les nouveaux établis comprennent moins peut-être le commerce, mais apprécient mieux leur profession.

Il y aurait à ce propos des rapprochements assez curieux à faire si l’on voulait étudier les révolutions de la littérature dans les progrès de la librairie. A Rome, les librarii étaient les copistes de livres : on ne connut que plus tard les bibliopolæ, marchands de livres. Comme tous les industriels, ils étaient les uns et les autres des esclaves ou des affranchis. Mais, dans les pays de servitude, la concurrence est difficile, car tous les bibliophiles un peu riches employaient un certain nombre d’esclaves à copier principalement des ouvrages grecs. Mais comme la plupart d’entre eux ne savaient que peindre les caractères, sans rien comprendre au contenu de l’ouvrage, il s’y glissait de nombreuses inexactitudes qui ont plus d’une fois embarrassé les savants. Peut-être devons-nous les variantes qui ont exercé la sagacité des commentateurs aux négligences de quelque esclave parthe ou gaulois.

Des femmes aussi exerçaient le métier de copistes, librariæ. Origène, qui était un grand bibliomane, employait comme copistes un certain nombre de jeunes filles, puellas, qui s’acquittaient de leur tâche avec beaucoup de goût et d’exactitude.

Sous les empereurs, la librairie devint un commerce spécial et important, et les bibliopolæ formèrent un corps de négociants qui eut ses règlements et ses priviléges ; alors les copies devinrent plus soignées, chaque libraire mettait sa gloire à livrer des ouvrages corrects, sine menda ; et le plus célèbre d’entre eux, Tryphon, contemporain de Quintilien, se vantait de n’avoir pour copistes que des savants. C’était l’Henri-Étienne de son temps ; aussi s’appelait-il le docteur-copiste, doctor librarius.

A la même époque, le commerce de la librairie florissait à Lyon, à Marseille, à Brindes et à Parthénope.

Déjà alors cette industrie occupait un grand nombre d’ouvriers. Outre les copistes, il y avait les assembleurs, glutinatores ; les relieurs, compactores. Ceux-ci polissaient avec la pierre ponce la peau dont on recouvrait les livres. Souvent aussi on les enduisait d’un extrait de cèdre pour les préserver des vers et de l’humidité (a tineis et carie). Enfin, l’on marquait les titres avec du vermillon, de la pourpre ou de l’ocre rouge.

La rue consacrée spécialement à la librairie, à Rome, était appelée Argiletus : il y avait encore un grand nombre de boutiques dans cette partie du forum où était le temple de Vertumne.

Les bibliopolæ affichaient les titres de leurs principaux ouvrages sur les colonnes du vestibulum, d’autres sur les portes des boutiques, ainsi que cela se pratique dans nos cabinets de lecture.

Au reste, ce n’est pas de nos jours que commencèrent les mystifications de la librairie. Il arrivait souvent aux libraires romains de mettre sur un livre nouveau le nom d’un auteur en vogue, et l’on ne s’apercevait de la supercherie que lorsque les profits de la vente étaient réalisés. Galien raconte qu’on lui vola ainsi son nom. On voit que le plagiat n’est pas une invention moderne, et que les Belges n’ont rien créé, pas même la contrefaçon.

Le prix des livres variait suivant la réputation de l’écrivain, mais les plus chers étaient ceux qui étaient écrits de la main de l’auteur. Toutefois, il ne paraît pas que les bibliophiles romains eussent des goûts très-prodigues, car Aulu-Gelle rapporte que l’on donnait vingt pièces d’or du manuscrit de l’Énéide (la pièce d’or valait 14 francs). C’était à la même époque que, chez les grands, un seul plat se payait cent sesterces, environ 20,000 francs. Évidemment, les Barbares firent une bonne oeuvre en détruisant un empire où la cuisine était tant respectée, et la littérature si peu.

Mais ces rudes vengeurs du bon goût virent fuir devant eux les écrivains et les libraires ; et la littérature, renfermée dans les cloîtres, n’eut plus d’autre asile que les cellules des moines qui restèrent pendant longtemps les seuls auteurs et les seuls copistes.

Il n’entre pas dans notre plan de suivre toutes les vicissitudes de cette industrie ; nous voulions seulement indiquer les rapports constants qui se rencontrent entre l’importance du libraire et la puissance de l’écrivain.

Ainsi, sous la restauration, alors que la pensée, longtemps comprimée par le régime impérial, s’abandonnait à l’essor de sa liberté nouvelle, la librairie parisienne prit un développement soudain, et l’éditeur devint un personnage social. C’est même, à proprement parler, de cette époque que date l’apparition de l’éditeur. Il a pris naissance au sein de la Charte, a été bercé dans les bras du libéralisme, et s’est émancipé dans les orgies littéraires de l’école romantique. La première phase de son existence s’est écoulée dans les galeries de bois, centre de l’activité industrielle et de l’impure oisiveté, asile enfumé de la littérature et de la prostitution, véritable Babel social, où tous les rangs se coudoyaient, où les contraires se rapprochaient, où l’on rencontrait la misère et le luxe, l’adolescence et la décrépitude, représentant la débauche aux deux extrémités de sa carrière, où l’on trouvait de tout enfin, excepté de l’air. Là se voyaient concentrés, en un étroit espace, trois éditeurs qui résumaient parfaitement l’industrie littéraire, dans son passé, son présent et son avenir. Le premier se nommait M. Petit, et sur le fronton vermoulu de son magasin, se lisait en majuscules d’un style sévère : LIBRAIRIE DE S. A. R. MONSIEUR. M. Petit était vêtu d’un habit marron taillé à la française : fidèle à la culotte, aux bas chinés et aux souliers à boucles, il considérait le pantalon et les bottes comme une souillure révolutionnaire ; la poudre, les ailes de pigeon et la queue effilée témoignaient de son attachement  pour l’ancien état de choses, et ses rayons, surchargés de publications monarchiques et religieuses, parmi lesquelles figuraient en première ligne  les oeuvres de MM. de Bonald et Frayssinous, signalaient en lui un propagateur des bons principes. Non loin de là, l’opinion ennemie avait planté ses tentes chez M. Dumolard. Son magasin était le laboratoire du libéralisme, le rendez-vous des écrivains septiques de la Minerve, la tribune des fanatiques partisans des trois pouvoirs. Les livres qui se débitaient le plus chez lui, après Voltaire et Jean-Jacques, étaient les oeuvres de M. de Jouy, l’histoire de l’inquisition  de Llorente, et l’Abrégé de l’origine de tous les cultes, par M. Dupuis. Le troisième éditeur et le prince alors de la librairie française, était M. Dusaillant. Malgré l’horrible aspect des antres qui servaient de boutiques, il était parvenu à introduire de l’élégance dans les galeries de bois, et, triomphant des ténèbres et de l’espace, il s’était environné d’éclat et de grandeur. Chez lui se réunissaient les poètes audacieux, les génies byroniens, les gloires échevelées. Hardi spéculateur, esprit aventureux, il donna à la librairie une impulsion qui avait, comme toutes les témérités, quelque chose de gigantesque. Romantique dans son commerce comme dans ses publications, il ouvrit à l’industrie des voies plus larges où d’autres ont pénétré avec moins d’imprudence et plus de succès, profitant de ses leçons et même de ses fautes. Mais il eut un mérite qui, à cette époque surtout, semblait, chez un éditeur, une étrange anomalie, c’était de récompenser le talent avec magnificence. Aussi trouva-t-il tous les écrivains disposés à le seconder aux jours de ses malheurs, et même aujourd’hui qu’il ne peut plus rien pour eux, ils se plaisent à rendre à son opulente générosité un hommage désintéressé.

Dès longtemps les galeries de bois ne son plus, et les colonnades régulières qui les remplacent ont vu fuir toutes les richesses industrielles qui y étaient accumulées. Depuis qu’on en a exilé les phrynés officielles, la province et l’étranger n’y trouvent plus d’attraits ; et plus d’un commerçant regrette l’immoralité lucrative de ce joyeux voisinage.

Une fois sorti du Palais-Royal, l’éditeur s’est multiplié dans tous les quartiers : dès lors se sont classés les genres et les espèces, selon qu’il appartient à la librairie classique, romantique, politique, religieuse, philosophique, médicale et judiciaire. Mais, dans toutes ces spécialités, chacun embrasse avec ardeur les opinions de la cause dont il vend les oracles. L’éditeur classique regarde en pitié la littérature facile, attache une haute importance aux nominations de l’Académie, et se mêle aux intrigues des concurrents.

L’éditeur romantique se donne des airs d’artiste, porte moustache et monte à cheval.

Le politique, selon la couleur de ses livres de fonds, ne parle que de renverser les trônes ou de combler l’abîme des révolutions.

L’éditeur religieux a des allures de marguillier, pratique le jeûne et donné à dîner aux vicaires généraux : c’est une communion matérielle, symbole substantiel du commerce.

La librairie médicale offre les mêmes sectateurs que l’école : on y rencontre des physiologistes, des phrénologistes, des homæopathes et des allopathes, des partisans et des adversaires du virus, des contagionistes et des infectionistes. Même l’atmosphère des magasins est scientifique, et le commis se revêt d’une physionomie doctorale.

Au reste, dans ces jours de toute-puissance industrielle, l’éditeur sait à merveille comprendre son rôle, et profite habilement de l’influence des écrivains pour agrandir sa propre importance. Et, en effet, si nous devons reconnaître avec un fameux parlementaire l’aristocratie de l’écritoire, il est tout naturel que les agents de cette aristocratie soient comptés parmi les hauts barons de la féodalité industrielle. Aussi l’éditeur d’aujourd’hui, déguisant avec soin tout ce qui rappelle la patente, affecte-t-il les dehors brillants d’un protecteur des arts. Il n’a pas de comptoir, mais un cabinet. Ses magasins sont des salons ; ses commis sont des employés ; ses acheteurs sont des clients ; bientôt sans doute son caissier s’appellera un receveur. Dans ses fastueux appartements, toutes les recherches du luxe invitent à la dépense, et chassent les idées de parcimonie. Il n’y a en effet qu’un provincial bien neuf qui soit assez malavisé pour marchander, avec un tapis sous ses pieds et des candélabres sur sa tête. Les savantes dispositions des livres aux reliures étincelantes, aux ornements fantastiques présentent une heureuse harmonie avec la splendeur des ameublements, et l’amateur ébahi semble plutôt apporter son offrande au temple des Muses que passer un marché avec le dieu du commerce.

 Le cabinet de l’éditeur a une autre physionomie. Comme le salon est destiné au public qui achète et paye, le salon doit être riche : c’est d’un bon exemple. Mais le cabinet étant consacré à la foule qui vend et reçoit, c’est-à-dire aux écrivains et aux artistes, le style en est plus simple et en même temps plus scientifique. Quelques tableaux de choix, des statuettes, des bas-reliefs en plâtre, des gravures avant la lettre, manifestent son goût pour les arts ; des Elzevirs, des spécimens Didot, plusieurs médailles de Guttemberg proclament sa vénération pour la typographie ; tandis que de beaux exemplaires des classiques, rangés côte à côte avec quelques auteurs de la nouvelle école, semblent avertir les écrivains qu’ils ont affaire à un juge capable d’apprécier le mérite de leurs oeuvres et d’en disputer le prix.

Depuis plusieurs année une classe nouvelle a surgi parmi les éditeurs, c’est celle des illustrateurs.

L’illustration est un appel fait aux sens, et en même temps une production nouvelle de la pensée, une séduction qui a peut-être quelque chose de matériel, et en même temps une alliance heureuse entre l’artiste et l’écrivain. Ornement et auxiliaire de la typographie, hiéroglyphe lumineux qui s’explique de lui-même, l’illustration fait goûter aux esprits frivoles les sévérités de la pensée, et offre aux esprits sérieux une distraction qui ne sort pas du domaine de l’intelligence. Mais, en agrandissant ainsi sa tâche, l’éditeur a multiplié autour de lui les difficultés. Il faut qu’il apporte dans cette voie nouvelle une sûreté de jugement, une pureté de goût qui l’élève au rang des artistes, s’il ne veut descendre au rôle d’un vendeur de croquis. Que l’art prête au génie son pinceau, c’est un hommage qu’il lui rend en venant l’embellir. Mais qu’on n’aille pas sacrifier le fond à la forme ; qu’on n’écrase pas le tableau sous les ornements gigantesques du cadre ; qu’on ne vienne pas nous présenter comme à des écoliers indociles l’histoire mise en images, et la pensée déguisée en vignettes. Malheureusement nous n’en sommes pas réduits aux suppositions ; nous ne parlons que de ce que nous avons vu. Les plus lourdes conceptions d’un burin malhabile ont encombré des textes faits pour être respectés, et les arts, qui se fécondent et se développent lorsqu’une main intelligente sait les unir, ont été prostitués dans un accouplement stérile et un honteux amalgame.

Il est des éditeurs qui poussent la perfection de l’art jusqu’à se passer d’artistes. Faisant collection de vieilles gravures, ils en enlèvent les personnages qui leur conviennent, et font un tableau de toutes pièces. Un soldat de Rubens est rangé à côté d’une femme du Titien ; un Christ de Rembrandt en face d’une Vierge de Raphaël ; un bourreau de Zurbaran près d’une victime de Mignard. Toutes ces figures découpées en silhouette viennent se grouper sur une feuille de papier blanc. La colle à bouche fait le reste, et cette macédoine, envoyée à un dessinateur au rabais, noircit bientôt les pages d’un livre qu’on appelle sérieux.

Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que ces grands mystificateurs du public et de l’art finissent par se mystifier eux-mêmes et se prennent pour des artistes. Une fois leurs découpures rassemblées, ils se persuadent qu’ils ont fait un morceau complet, chérissent ces oeuvres dont ils se croient les pères, et se posent en victimes de la contrefaçon.

Un autre faiseur d’illustrations, publiant un poëme, rognait les vers trop longs pour la justification de sa page encadrée. Il ne voyait pas, disait-il, ce que la poésie pouvait perdre à la suppression d’une particule conjonctive ou disjonctive.

Que dirons-nous encore de celui qui livre à l’illustration le Petit Carême de Massillon, afin d’utiliser des clichés qui lui restent en magasin ? Comme son assortiment de lettres n’est pas très-varié, il change hardiment les premiers mots d’un paragraphe pour donner l’hospitalité à ses majuscules ornées ; et les paroles de l’apôtre, sacrifiées aux besoins du cliché, s’effacent devant la prose de l’éditeur.

Il se rencontre aussi des éditeurs qui se prétendent créateurs d’idées, et se plaignent sans cesse des larcins faits à leur génie inventif. Ces esprits supérieurs ne voient dans tous leurs confrères que des contrebandiers vivant de fraudes et de pillage. Il ne se publie rien de nouveau sans qu’ils ne s’écrient : « On m’a volé mon idée ! » Les inventeurs de la propriété littéraire devraient bien étudier ce type qu’ils ont fait naître ; ils verraient à quelles conséquences doit conduire leur système.

Nous devons pourtant convenir qu’en général les éditeurs forment une classe assez éclairée pour être au niveau de beaucoup d’hommes de lettres ; mais leur tort le plus habituel est de se donner des airs d’artistes vis-à-vis du public, et de réserver pour l’écrivain leurs allures de marchands. Au premier  ils parlent sans cesse de leur dévouement ; au second ils réservent les tristes réalités.

Aussi, les plaintes et les accusations sont-elles réciproques, et peut-être sont-elles réciproquement justes ; car jamais l’homme de lettres et l’éditeur ne se placent sur le même terrain. Au moment même où ils s’abordent, ils sont dans des sphères différentes ; L’un se présente avec tout l’enthousiasme d’un poëte sur le trépied ; l’autre avec toute la froideur d’un négociant à son bureau. L’un contemple son oeuvre avec l’ivresse de la paternité, l’autre l’examine avec l’indifférence d’un teneur de livres. L’un ne discute pas le succès, parce que le discuter serait le mettre en doute ; l’autre se défie de ses impressions, parce qu’elles pourraient l’égarer ; l’un rêve à ses lauriers, l’autre à ses engagements. Ainsi, dans les rapports de ces deux puissances, la diplomatie manque de langage, parce qu’il n’y a pas d’expressions communes à ces deux pensées qui se fuient mutuellement.

Les difficultés sont moindres lorsqu’il s’agit d’un auteur en renom, car celui-ci a sa valeur marchande. Pour ce qui est de sa valeur littéraire, l’éditeur s’en inquiète peu : il n’entre pas dans ses attributions de contester les réputations usurpées. Respectueusement soumis aux décisions du public, pour lui, le grand homme est celui qui se débite le mieux ; et, démocrate sans le savoir, il proclame avec humilité la souveraineté du nombre. Espérons que le gouvernement s’éclairera par ces exemples, et qu’un jour enfin il osera prendre pour modèle un corps si respectable d’électeurs et d’éligibles.

C’est donc vainement qu’on reproche à l’éditeur de réserver toutes ses faveurs aux noms déjà célèbres, et de refuser impitoyablement ses escomptes aux talents inconnus qui ne demandent qu’à se produire. Ah ! sans doute, il y a une profonde douleur à voir repousser une oeuvre sur laquelle reposent d’ineffables espérances ; à se voir condamner au silence et à l’obscurité lorsqu’on voudrait remplir le monde de bruit et de lumière ! Quelles brûlantes angoisses dans cet amour solitaire, où l’on s’épuise au milieu de beautés que l’on ne saurait féconder, et qui demandent à être livrées à la foule ! Gloire, réputation, richesse, tout un avenir est là, dans ce manuscrit dédaigné ; ou au moins, si tout cela n’y est pas, l’écrivain croit l’y voir, et la puissance même de ses illusions ajoute à l’amertume de ses désespoirs. Mais l’éditeur, dont la première habileté est de fuir les illusions, a certes bien le droit de se défier de ces admirations paternelles, et de refuser sa solidarité commerciale à un enthousiasme que le public n’a pas encore sanctionné. Pour le poëte, l’inconnu est une sphère brillante où se féconde l’imagination ; pour l’éditeur, l’inconnu est un abîme ténébreux où s’engloutit la fortune. Ce n’est donc pas à lui à résoudre ce problème effrayant ; car il pourrait bien faire comme l’alchimiste, qui consume un or réel à chercher un or imaginaire, et trouve au fond de son creuset, au lieu du grand X, un peu de cendres.

L’éditeur ne commande pas les goûts du public ; il les accepte, et bien loin de créer les réputations, il ne fait que les subir. En effet, qu’est-ce qui constitue le talent, si ce n’est l’approbation publique ? Or, avant que cette approbation ait pu se manifester, comment l’éditeur sera-t-il éclairé sur les mérites de ce talent en portefeuille ? Prendra-t-il pour criterium les louanges complaisantes d’une coterie ? Mais chaque cercle littéraire ne se compose-t-il pas d’une foule de petits génies toujours prêts à s’exalter mutuellement en dépit du public ? Consultera-t-il l’enthousiasme fanatique d’une secte qui enfante un révélateur ? Mais le révélateur qui marche toujours escorté de martyrs pourrait bien faire de son éditeur une victime de plus. Or le dévouement peut bien être une théorie sociale ; il n’a jamais été admis dans les doctrines commerciales. Enfin l’éditeur prendra-t-il conseil de son propre jugement, et, faisant l’office de critique, soumettra-t-il à son analyse le manuscrit proposé ? Oh ! alors c’est un homme perdu, et plus il a de lumières, plus sa perte est certaine. Car avec ces lumières il s’est fait un système, et il est bien à craindre que ce système ne soit pas en harmonie avec le sentiment général qui fait les succès. Alors l’éditeur tombe dans les entêtements et les vanités du dogmatisme ; et son industrie est compromise par les écarts de sa philosophie. C’est une vérité peut-être pénible à dire, mais impossible à combattre : il faut que l’éditeur fasse abnégation de ses goûts, de ses impressions, de ses préférences littéraires. L’éclectisme doit être sa théorie, la voix publique son guide. Ne lui parlez donc pas de génie inconnu : pour lui, le génie n’existe que par le connu.

Et, après tout, à quelles injustices correspondent ces plaintes exagérées ? Où sont donc les nombreuses victimes de la méfiance des éditeurs ? Quelles sont les gloires condamnées à l’oubli ? Quels sont les écrits relégués dans les portefeuilles et attendant une tardive réhabilitation ? Depuis vingt-cinq ans, les productions se multiplient, elles inondent toutes les avenues de la publicité, elles jaillissent à toutes les sources de la presse quotidienne. Il serait bien étonnant que de nos jours il se rencontrât un génie assez modeste pour n’avoir pas su apporter sa goutte d’eau à ce cataclysme.

Ce qu’il faut donc à l’auteur, c’est de réussir ; alors il pourra se montrer exigeant à son tour. Et convenons qu’il ne s’en fait pas faute, car si le talent inconnu n’est pas rétribué selon ses oeuvres, en revanche les célébrités du jour savent fort bien regagner le salaire d’un avare passé. Cependant, n’y a-t-il pas autant d’injustice de la part de l’écrivain, à faire ainsi l’usure avec sa renommée, que de la part de l’éditeur à tirer profit de l’obscurité du mérite ?

Dans ses rapports avec l’écrivain, l’éditeur ne doit être ni maître, ni valet, ni tyran, ni victime. Il est moins difficile qu’on ne pense de concilier des intérêts aujourd’hui si opposés, et de remplacer une guerre contre nature par un système qui n’admettrait ni exploitant ni exploité.

Il ne faut pas au surplus que l’auteur, dans ses illusions d’amour-propre, s’attribue toutes les gloires de ses triomphes. Sans doute le mérite est la première condition du succès, mais ce n’est pas la seule : il faut que ce mérite soit appuyé, soutenu, recommandé par un puissant patronage. Or, ce patronage appartient à l’éditeur, et son rôle n’est pas le moins difficile. A-t-on bien calculé tous les soins, toutes les démarches, tous les sacrifices auxquels il s’oblige avant de faire accueillir au monde l’oeuvre qu’il vient d’adopter ? Sait-on ce qu’il lui a fallu d’études pour connaître les goûts du public, pour s’initier au secret de ses caprices, pour se mettre en rapport avec ses fantaisies ? Il y a pour lui l’opportunité à saisir, l’à-propos à faire naître, le hasard à exploiter. On lui livre le diamant brut : il faut qu’il en fasse reluire les mille facettes, qu’il en fasse étinceler les feux au soleil éclatant  de la publicité.

La publicité est dans l’industrie littéraire un fait assez nouveau et qui mérite que nous nous y arrêtions. Si nous considérions que les abus, il n’y en a pas qui aient été poussés plus loin dans les limites du ridicule. Les éloges payés à la ligne et les brevets d’immortalité évalués à la colonne ont été contre l’annonce des motifs de suspicion légitime. Mais, en définitive, jamais la réclame n’a été acceptée comme un jugement en dernier ressort. Le public n’en est pas dupe, et l’accepte simplement comme une annonce perfectionnée. Si d’ailleurs les heureux mensonges de la réclame ont quelquefois protégé des livres médiocres, ses avertissements opiniâtres ont aussi sauvé de l’oubli des oeuvres qui méritaient d’être connues. Car il ne faut pas se le dissimuler, la foule est une coquette qui veut être provoquée ; ceux qui dépendent d’elle doivent s’occuper d’elle, et les séductions de l’annonce viennent souvent à propos faire violence à sa froideur et animer ses sens. Cette voix, qui tous les jours assiége son oreille, finit par être écoutée ; et cette persévérance qui ressemble à un hommage reçoit enfin sa récompense.

 Quel est, au surplus, dans le fait de la réclame, le vrai coupable, ou de l’éditeur pour qui elle est devenue le plus lourd des impôts, ou de la presse pour qui elle est une source de profits illicites ? Si la critique littéraire s’exerçait dans les journaux avec justice et probité, les éloges payés n’auraient plus de cours, et l’industrie des réclames serait promptement abandonnée par l’éditeur, dès qu’elle ne serait plus qu’un commerce onéreux. Mais la critique a fait place à la spéculation, et la justice s’est tue devant un surcroît de récoltes.

D’ailleurs, quand l’éditeur exagère les mérites de sa publication, il peut être de bonne foi ; car s’il ne croyait pas à ces mérites, il n’y aurait pas risqué ses avances : mais les journaux propagent sciemment un mensonge, et son prêts à le répéter chaque fois qu’on voudra répéter la prime ; c’est même un des articles les plus substantiels de leur budget : aussi, grâce à ces honteuses transactions, les journaux se sont mis sous la dépendance de la librairie ; et il est constant que depuis dix ans la librairie seule a soutenu la presse périodique, par ses annonces et ses réclames.

Ce que l’on peut à bon droit reprocher aux éditeurs, c’est l’esprit de dénigrement et de jalousie qui règne parmi eux. Il ne leur coûte rien de glorifier les talents littéraires qui les environnent : souvent même ils y mettent une générosité trop facile. Mais quand il s’agit d’un confrère, ils lui contestent le plus petit mérite : tous ses succès sont dus au hasard, son habileté n’est que de l’intrigue ; et plutôt que de lui faire hommage d’une réussite qui n’est due qu’à de constants efforts et à une intelligence qui ne se dément jamais, ils aiment mieux tout rapporter à l’auteur et rabaisser à plaisir leurs propres fonctions, en attaquant à outrance celui qui sait les rendre honorables.

Ces malheureuses hostilités de l’envie prennent un aspect bien plus formidable, lorsqu’elles se matérialisent par la concurrence. Alors se livrent de terribles batailles, où se mêlent à grands frais les clameurs étourdissantes de la réclame. Bientôt les dépenses de la guerre ont dépassé les profits qu’on se dispute, et les parties belligérantes n’ont pour se consoler qu’une communauté de malheurs.

Il n’en est pas des marchandises de librairie comme des autres articles de commerce ; la matière première n’a plus aucune valeur, si sa valeur n’est pas centuplée : par l’impression, le papier doit devenir un trésor recherché par tous, ou un chiffon légué à l’épicier. En librairie, il n’y a pas de demi-succès, par de chute modérée. Toute publication importante place toujours l’éditeur entre la fortune et la ruine. N’est-il donc pas à déplorer que les éditeurs cherchent leurs succès dans une désastreuse concurrence, quand ils ne sauraient puiser de forces que dans une solide association ?

Dans tout commerce, la concurrence est une plaie dévorante ; en librairie, elle a de plus l’inconvénient d’être un ennui. Qu’un ouvrage réussisse, vous en verrez naître une foule d’autres, de la même forme et de la même justification. Qu’une histoire de Napoléon se fasse acheter, vingt histoires de Napoléon surgiront à la suite, et le grand homme se verra encore une fois accablé sous le nombre des ennemis conjurés contre lui.

Plus que tous autres, nous devons souhaiter que la librairie fasse preuve de plus d’accord et d’intelligence. Nous lui sommes attachés par des liens si étroits, que nous souffrons de ses douleurs, et que nous triomphons dans ses gloires. Faisons succéder à une guerre malhabile les efforts d’un concours fraternels ; sachons rendre justice à ceux qui sont les organes de notre vie extérieure, la force expansive de notre intelligence : et n’allons pas imiter ces royautés politiques qui, en avilissant leurs ministres, ont préparé leur propre décadence.                        

Élias REGNAULT.

11:54 | 11:54 | 11:54 | | | | Lien permanent | Lien permanent | Lien permanent

Les commentaires sont fermés.